Le 24 décembre 1951, le Père Noël est attaché aux grilles de la cathédrale de Dijon et brûlé sous les yeux de la foule. Son effigie, haute de trois mètres, se consume en présence d’un public où l’on remarque des paroissiens des communautés défavorisées, ainsi que quelque 250 enfants. Le clergé de la ville revendique le geste en diffusant un communiqué: il s’agit de se débarrasser du «mensonge» incarné par le bonhomme à barbe blanche et d’affirmer que «pour nous, chrétiens, la fête de Noël doit rester la fêtête anniversaire de la naissance du Sauveur». Le lendemain, écrit le journal France-Soir, des partisans du Père Noël interviennent pour «le ressusciter» et pour «le faire s’adresser à la foule, du haut des toits de l’hôtel de ville».

Faut-il détruire le Père Noël, nouvelle idole païenne et emblème de la société de consommation? L’incident lance un débat national, auquel prendront part le poète et cinéaste Jean Cocteau, dans le camp des partisans du Père Noël, et le romancier François Mauriac, du côté des détracteurs. L’anthropologue Claude Lévi-Strauss met son grain de sel dans la controverse avec un article intitulé «Le Père Noël supplicié», publié le 1er mars 1952 dans la revue Les Temps modernes. Sa révélation est fracassante. Selon le savant, les Dijonnais auraient réactivé, sans le savoir, le rituel archaïque d’un sacrifice humain: celui par lequel on mettait à mort un roi éphémère à la fin des Saturnalia, les festivités qui clôturaient l’année dans la Rome antique. Juste à temps pour Noël 2015, la chercheuse Francesca Prescendi, historienne des religions à l’Université de Genève, rebondit aujourd’hui sur l’affaire dans un livre publié chez Labor et Fides, construit comme une enquête.

La liberté de décembre

C’est au cours d’une série d’étés passés «les pieds dans l’eau» – raconte-t-elle – dans sa ville natale de Piombino, en Toscane, que la chercheuse a démêlé les fils de cette histoire. Les sacrifices, humains ou animaux, sont sa spécialité, depuis une thèse de doctorat sur la question en 2005. Aujourd’hui, Francesca Prescendi travaille sur des sujets tels que l’allaitement dans l’histoire (de l’Antiquité à Internet, où des femmes s’affichent en donnant le sein à des bébés d’autres espèces animales), ou les significations que prend au fil des siècles le fait de se dénuder la poitrine en public. Dans cet éventail de thématiques enracinées dans l’exploration des mythes et rites romains, le Père Noël semble faire figure d’intrus. Son «culte» est un phénomène contemporain, propagé dans l’Occident du second après-guerre à partir des Etats-Unis. Le bonhomme serait pourtant «le dernier représentant d’une généalogie de rois éphémères, mis à mort de manière réelle ou symbolique». On compte dans cette lignée les figures médiévales de l’Abbé des Sots et de l’Abbé de la Malgouverné.

On se gardera de révéler ici le dénouement de l’enquête. On évoquera en revanche quelques pistes empruntées. Celle des Saturnales, pour commencer, période festive vouée à Saturne, dieu de l’âge d’or originel, qu’on remercie ainsi d’avoir enseigné aux humains l’agriculture. Marquant la fin d’un cycle annuel et le début du suivant, la semaine de fête cumulait des éléments que nous rattachons aujourd’hui à Noël et au Carnaval. «L’expression libertas (ou licentia) decembris renvoyait à des aspects de subversion consentie, de farce grotesque, mais aussi à l’idée d’une générosité absolue qui devait régner pendant la période», explique la chercheuse. Un «roi des Saturnales» était semble-t-il désigné pour l’occasion: un quidam qui dirigeait banquets et beuveries et qui avait la faculté de donner des ordres ridicules, qu’il fallait exécuter. Ce roi temporaire vivait dans l’excès pendant une semaine: ensuite, selon Lévi-Strauss et selon son illustre devancier James Frazer, il était sacrifié.

Le sang fertile des gladiateurs

Les indices menant à cette mise à mort ne sont pas archéologiques, mais littéraires. L’enquête de Francesca Prescendi évolue dès lors dans un labyrinthe de récits. Au cœur du parcours, on trouve le martyre mystérieux d’un saint méconnu, le dénommé Dasius, soldat chrétien en poste aux confins de l’Empire romain, dans l’actuelle Roumanie. Trouvaille fortuite: un manuscrit oublié dans les dépôts de la Bibliothèque nationale de France, daté du Xe ou XIe siècle et exhumé par l’historien belge Franz Cumont en 1896, révèle les détails de la mort du saint, et livre la seule description connue du rite sacrificiel des Saturnales. Les auteurs romains présentaient ces sacrifices humains comme relevant d’un passé mythique, remplacés par l’acte symbolique de s’offrir en cadeau des bougies et des figurines d’argile. Selon les Actes de saint Dasius, la pratique était en revanche bien réelle: le héros du récit, tiré au sort en l’an 303, préfère être mis à mort tout de suite plutôt que d’être le roi éphémère d’un rite païen…

«La question du sacrifice humain chez les Romains a beaucoup travaillé les esprits des savants européens. Il s’agissait souvent de nier la réalité de ces rites, car il était dérangeant de penser que les Romains, si proches de nous, s’y adonnaient», reprend Francesca Prescendi. Et pourtant: «Les combats de gladiateurs, qui constituaient également une forme de mise à mort ritualisée, étaient rattachés à des notions de fertilité, d’un sang versé pour purifier la communauté et pour ensemencer la terre.» Des combats de gladiateurs avaient d’ailleurs lieu en décembre lors des Saturnales… Y avait-il à Rome d’autres sacrifices humains? «Je ne suis pas négationniste en la matière. Ils existaient certainement, une preuve en étant les lois qui les interdisaient. Mais au-delà de cette réalité qu’on peut difficilement nier, il y a le fantasme, qui est beaucoup plus grand. Il est surprenant de voir comment ce fantasme a été repris sans discussion par des savants qui avaient pourtant tous les instruments pour l’examiner.»

Le motif du sacrifice de soi rendrait-il finalement le Père Noël et Jésus plus proche qu’on ne le pensait? Faut-il que le Père Noël meure pour que son rôle sacrificiel s’accomplisse? Questions à méditer en réveillonnant devant une bûche qui, de toute évidence, est la matière première d’un bûcher.

Le livre:  Francesca Prescendi, «Rois éphémères. Enquête sur le sacrifice humain» (Labor et Fides, 198 p.)

Deux rencontres publiques avec l’auteure:

– Lundi 14 décembre à 18h30, Le Sycomore (Espace culturel des Terreaux), 31 r. de l’Ale, Lausanne

– Jeudi 17 décembre à 12h30, Temple de la Fusterie, 18 pl. de la Fusterie, Genève