«Cher Papi. Je te suis infiniment reconnaissant. Tu renonces à être Stapi seulement à cause de moi. Cela ne me fait absolument rien que tout Zurich sache que je ne peux pas me débrouiller sans toi. Mais je te promets: dès aujourd'hui, je vais être brave et faire tout ce que tu me dis. Avec un super Papi comme toi, c'est la moindre des choses.» Le commentaire, déposé jeudi sur l'édition en ligne du Tages-Anzeiger, est signé du pseudonyme «Ton fils». Comme dans les autres médias alémaniques, la majorité des réactions à l'annonce d'Elmar Ledergerber d'abréger son mandat pour s'occuper de son cadet de 15 ans et demi sont négatives. Les internautes ne comprennent pas pourquoi le maire de Zurich a dû attendre si longtemps pour s'apercevoir que ses enfants avaient aussi besoin de leur père. Parues dans le Tages-Anzeiger, les explications données par Elmar Ledergerber pour justifier sa décision ne convainquent pas non plus. Restant très discret sur sa constellation familiale, le maire socialiste se borne à préciser que son fils n'est pas un cas, mais qu'il est dans une phase pubertaire où un mot sur deux est «non».

Thomas Huber-Winter, psychologue spécialisé dans les questions de carrière, travaille pour UND, un centre de compétence présent à Lucerne, Zurich, Bâle et Berne qui conseille entreprises et particuliers sur les moyens de concilier famille et travail. Il salue certes la décision d'Elmar Ledergerber: «C'est courageux comme argument.» Mais il constate: «Pour faire passer le message, cela aurait fait plus d'effet si le maire avait eu un enfant plus jeune. S'occuper d'un adolescent de 16 ans n'est normalement pas un job à plein-temps. Et pour son fils, c'est délicat. On risque de se moquer de lui en lui demandant pourquoi il a tant besoin de son père.»

Sur ce fils, le maire en dit en effet trop ou trop peu. Elmar Ledergerber n'avait avant jamais fait grand cas de ses enfants. Ils étaient mentionnés en bloc et en passant dans les notices biographiques accompagnant les portraits du maire: «Divorcé, trois enfants, deux garçons et une fille.» Interrogé par la Weltwoche en 2002 sur ses hobbys, il citait les enfants en quatrième position, derrière la culture, le sport et la cuisine. En fouillant dans les archives, on ne retrouve que des miettes: un des fils est supporter de Grasshopper, l'autre du FC Zurich.

D'où tombe ce fils pubertaire qui a tant besoin de son père? Thomas Huber-Winter avance une autre explication: «Elmar Ledergerber a l'âge d'être grand-père. On sait que les hommes dans la soixantaine avec des petits-enfants prennent leurs tâches bien plus au sérieux qu'avec leurs propres enfants. Pour les pères de cet âge, la prise de conscience a aussi lieu. Ils se rendent compte que la vie est limitée. Et professionnellement, ces hommes sont déjà arrivés très loin. S'occuper d'enfants a l'attraction de la nouveauté.»

Le psychologue ne croit toutefois pas à une vague de nouveaux pères âgés. Ni même à l'émergence de nouveaux pères tout court: «Le rôle est mieux accepté. Il y a une volonté chez les plus jeunes pères de s'occuper davantage de leurs enfants dès leur plus jeune âge. Ils y arrivent en partie pendant leurs loisirs. Mais statistiquement, rien ne montre que les pères sont prêts à travailler moins. Il y a 11% d'hommes qui travaillent à temps partiel, et parmi eux, 17% seulement le font pour des raisons familiales. Cela fait en gros deux hommes sur cent... Et les politiciens sont encore plus réticents que les cadres face au temps partiel. Mais si cela correspond à une volonté populaire, on pourrait très bien élire deux personnes pour un poste.»

Daniel Brélaz avait fait en été 2007 un périple de quatre semaines aux Etats-Unis seul à seul avec son fils. Leur premier et dernier grand voyage probablement. Le syndic de Lausanne ne comprend quand même pas la motivation de son collègue zurichois. Pour des motifs politiques surtout: «Il n'a pas préparé sa succession.» Mais il remarque aussi: «A 16 ans, c'est un peu tard pour les joies de la paternité. Mais il ne faut pas en faire tout un plat. C'est lourd pour le fils.»

A 16 ans, un adolescent profite-t-il encore de la présence de son père? Mieux vaut tard que jamais, répond Thomas Huber-Winter: «S'ils se parlent encore, certainement. C'est le dernier moment pour entrer en relation. Mais même si le père prend le temps, cela ne veut pas dire que le fils a envie.» Conseillant beaucoup d'adolescents dans leur choix professionnel, Thomas Huber-Winter constate toutefois que les pères, quel que soit leur engagement précédent, sont très présents pendant cette phase: «Ils sont à nouveaux très intéressés. Cela entre dans le rôle traditionnel du père de mettre leur fille ou leur fils sur les rails de la vie professionnelle.»

Un autre maire qui a l'âge d'être grand-père vient aussi d'abandonner sa carrière pour sa famille. Elu en 2004 à Bologne, Sergio Cofferati, 60 ans, a surpris il y a deux semaines en annonçant qu'il ne se représenterait pas en 2009 pour se rapprocher de sa femme et de son fils qui habitent Gênes. Mais contrairement au Stapi zurichois, le maire de l'Alliance de gauche ne veut pas prendre le train en marche. Son fils va fêter son premier anniversaire en novembre.

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