Décidément, Turin change. Les tranchées du futur métro, dont les premières rames devraient circuler dès 2005, donnent à la ville un air de vaste chantier. De grands parkings seront installés en périphérie, pour que les rues du centre-ville soient libérées des quatre roues. Tout cela dans la capitale italienne de l'industrie automobile, le berceau de la Fiat! Du coup, la dernière «attaque» de Rome contre l'automobile – le permis de conduire à points, mis en place de manière provisoire depuis le 1er juillet et destiné à réduire les accidents de la route – ne fait même pas vraiment scandale. Après la France, l'Allemagne, la Belgique, la Grande-Bretagne et la Grèce, l'Italie est en effet le sixième pays d'Europe à avoir adopté le permis de conduire à points.

Concrètement, le nouveau permis signifie que chaque automobiliste circulant en Italie est crédité de vingt points. Si cet automobiliste commet une infraction au code de la route, il paie une amende et perd des points. Cela va de dix points en cas de conduite en état d'ébriété – limite de 0,5 gramme par litre de sang – à six points si l'automobiliste passe au rouge ou encore à cinq points s'il téléphone au volant. Actuellement, c'est un décret-loi gouvernemental qui régit le permis à points. Mais d'ici à quelques jours, le Sénat devrait amender et approuver le texte déjà modifié par la Chambre basse, pour en faire une loi.

Pour l'instant, le nouveau permis semble faire son effet et les premières statistiques au niveau national parlent d'une nette diminution des morts sur les routes: jusqu'à 45% pour la fin de semaine du 11 au 13 juillet, par rapport au même week-end l'an dernier. Bien sûr, c'est sur le long terme qu'il faudra juger de l'efficacité du système.

Quoi qu'il en soit, des changements de comportement sont déjà signalés. A Turin, par exemple, «tout le monde attache désormais la ceinture!», constate l'inspecteur Gerbi, l'un des porte-parole de la police de la grande ville du nord-ouest. Un changement d'habitude radical qui a marqué les esprits et sur lequel tout le monde a son avis. «Moi, je trouve que chacun devrait pouvoir choisir de mettre la ceinture ou pas. Finalement, c'est ma vie que je risque si je ne la mets pas», estime par exemple Marina, une enseignante du centre-ville.

Autre changement d'habitude: le téléphone au volant. Le badaud qui observe les conducteurs depuis l'une des terrasses à la mode de l'avenue Pô ou de la Piazza Vittorio-Veneto n'apercevra presque plus de «cellulare» à hauteur de l'oreille gauche, alors qu'ils étaient encore légion il y a moins d'un mois. Changement confirmé par les vendeurs d'accessoires de téléphonie mobile turinois, qui sont ravis: une enseigne comme la FNAC affiche une hausse de 50% des ventes de ses dispositifs mains libres, selon le chef de rayon. Le chiffre est à peine moins élevé chez un revendeur de l'opérateur TIM, à deux pas de là, sous l'une des élégantes arcades baroques du centre-ville.

Du côté des feux rouges, par contre, il y a encore des progrès à faire. En effet, pas besoin de côtoyer un feu de circulation très longtemps pour se rendre compte que passablement de Turinois semblent encore frappés de daltonisme au moment de passer un croisement. Petit test en fin de matinée, du côté de Piazza Castello, tout près du Palais qui abritait la famille royale de Savoie: sur 100 véhicules, 10 sont passés au rouge. Dans neuf cas sur dix, le feu était même rouge depuis plus de quatre secondes…

«Mais il y a tout de même du neuf, estime Salvatore, un artiste turinois. Le soir, si on décide de s'arrêter à un feu rouge et qu'il n'y a personne en face, on ne se fait plus systématiquement klaxonner par celui de derrière…» «Je constate surtout que le trafic a sérieusement ralenti», se plaint Marco, un conducteur de taxi, qui sillonne depuis presque vingt ans les rues pavées de la ville qui a vu naître des légendes de l'automobile comme la Fiat 500 ou encore la Fiat Balilla. La police note, quant à elle, un autre changement: la quasi-disparition des sollicitations de constats d'accidents. «Les gens ont peur de perdre des points et tout se règle à l'amiable», explique l'inspecteur Gerbi, qui ne cache pas sa satisfaction.

Cette peur de perdre des points est notamment liée au flou qui entoure encore le nouveau permis, qui a déjà subi plusieurs modifications depuis le 1er juillet et qui en subira sans doute d'autres d'ici à sa concrétisation sous forme de loi. «De toute façon, le problème à Turin, c'est que les gens ne changent de comportement que sous la menace de sanctions et pas parce qu'ils pensent que ça peut leur sauver la vie ou celle d'autrui, estime ce policier d'une bourgade de la périphérie. Au-delà des nouvelles sanctions, il y a encore des années d'éducation à effectuer.»