Seize heures, hier à Soham, 17 heures en Suisse. Dans le petit village à une vingtaine de kilomètres au nord de Cambridge, les journalistes, par dizaines, les équipes de télévision se demandent bien ce qu'ils vont pouvoir raconter de nouveau à leurs lecteurs, leurs spectateurs, à propos de la disparition, depuis douze jours, de deux fillettes, Holly Wells et Jessica Chapman. Depuis que, vêtues du maillot de leur équipe de football favorite, Manchester United, les deux adorables gamines se sont littéralement évaporées, en pleine rue dimanche 4 août aux environs de 19 heures, leur recherche traumatise l'Angleterre.

Les tabloïds proposent d'énormes récompenses à ceux qui aideront à les retrouver, et puisent dans cette recherche de quoi alimenter leurs pages. Les développements de l'enquête sont à la une de tous les journaux, se retrouvent systématiquement en premier titre de tous les bulletins télévisés, quand ils ne les occupent pas totalement. Mais après deux semaines riches en rebondissements, la veine d'information semble se tarir. Les journalistes commencent à tourner en rond autour du collège où a été installé un centre de presse, dans la rue principale du village où leur présence finit par devenir pesante parmi les habitants peu habitués à une telle publicité. Et puis soudain, l'attachée de presse de la police se dirige vers les reporters. Une conférence de presse impromptue est organisée, la seconde de la journée. Quelque chose serait-il en train de se passer?

L'inspecteur divisionnaire Andy Hebb prend place comme d'habitude devant un panneau de la police proclamant «Pour un district de Cambridge plus sûr». Mais contrairement à son habitude il annonce qu'il ne répondra pas aux questions. Et là, il annonce: «Il y a quelques minutes, un homme de 28 ans et une femme de 25 ans habitant tous deux à Soham ont été questionnés par la police et ont accepté de donner leur témoignage. Ils ont tous deux été emmenés dans des commissariats séparés du district où ils sont actuellement interrogés.» Et Andy Hebb d'ajouter: «Il s'agit d'un développement majeur sur une des pistes les plus intéressantes que nous étudions.» Surprise! S'agirait-il d'une nouvelle piste appelée, comme toutes celles jusqu'alors données à la presse, à faire long feu? Cette fois, il semblerait que non car, dehors, juste à côté du centre de presse, il y a du mouvement. Des équipes de policiers convergent vers une maison qui est immédiatement entourée d'un cordon protecteur empêchant de s'approcher. La surprise ne s'arrête pas là. Les journalistes se voient demander d'évacuer rapidement les lieux. L'explication vient vite: la police s'apprête à fouiller la maison où vivent l'homme et la femme interrogés ainsi que le collège où est installé le centre de presse. Ils sont tous deux fiancés, l'homme est le concierge du collège. Quant à la femme, assistante scolaire, c'est elle qui installait les chaises dans la salle de sport du collège, la veille même, pour recevoir la grande réunion d'information à laquelle la police avait convié la population traumatisée du village.

Dans ce pays où une expression populaire dit que «Ma maison c'est mon château», où la police respecte scrupuleusement la propriété privée, la fouille du petit pavillon où vivent le concierge du collège et sa fiancée semble indiquer que cette fois les enquêteurs suivent une piste consistante. Des développements étaient attendus dans la nuit, et les chaînes de télévision anglaises, la BBC interrompant même son programme pour un flash spécial, n'hésitaient pas en fin d'après-midi à donner les noms et montrer les visages des deux personnes en cours d'interrogatoire. Mieux même, la BBC rediffusait des bouts d'interview du concierge, faisant part comme tous les habitants de Soham de son désarroi et de sa compassion pour l'horreur vécue par les parents des fillettes dont les domiciles ne sont pas loin du collège. C'est d'ailleurs dans ce secteur qu'une caméra de surveillance – comme il en pullule dans tous les villages et villes anglais – a capté les dernières images des deux enfants de 10 ans marchant côte à côte et riant dans la rue. Plus tard, en début de soirée, on apprenait que la jeune femme interrogée connaissait bien l'une des deux gamines, Holly. Toutes deux participaient à l'équipe de majorettes du village, et Holly avait même récemment envoyé une carte postale à la fiancée du concierge.

Si ce nouveau rebondissement se traduisait par une véritable avancée de l'enquête, se trouveraient ainsi confirmées les déclarations de la police lors de la réunion qu'elle a tenue jeudi soir avec la population locale, et les journalistes. Selon ces déclarations, la clé de l'énigme de la disparition de Holly et Jessica se trouve à Soham. Une déclaration qui a jeté un froid dans la salle du collège tandis qu'autour, dans cette campagne marécageuse, grondait un lourd orage.

Certains habitants se sont offusqués: «Sommes-nous tous coupables?» «Certainement pas», leur a répondu l'inspecteur Andy Hebb, qui leur a cependant demandé de se transformer en détectives en s'interrogeant s'ils n'avaient rien remarqué de spécial chez leurs voisins. Les «nouveaux détectives» de Soham auraient-ils mis la police sur une bonne piste?