Elle se souvient de ces matins-là, dès l’aube. Elle partait de chez elle, au Grand-Saconnex, ralliait les HUG en traversant la ville déserte. Nous étions à la fin mars, en pleine crise du coronavirus. Elle a travaillé treize ans au CICR et a fait des missions pour Médecins sans frontières dans des zones de conflit, a parfois eu l’impression de revivre ça: «Ma famille s’est confinée au chalet. J’étais seule à la maison. Alors ici, à Genève, c’était un peu comme là-bas jadis sur des terrains sensibles. Je rejoignais chaque jour mon tunnel du Covid-19.»

Sylvie Rombaldi est psychologue clinicienne, en poste depuis dix ans aux HUG. Durant la pandémie, elle a dirigé la cellule d’accompagnement mise en place pour les soignants. «Les images venues d’Italie au plus fort de la crise en Lombardie étaient violentes, extrêmement stressantes, pleines d’inconnu. Il fallait y répondre, soutenir efficacement les personnels. Heureusement, la direction des HUG a réagi vite. L’institution a pensé aux soignants, qui ainsi ont pu penser aux malades», résume-t-elle.

Partager les émotions et le café

Onze unités Covid-19 ont été ouvertes. Deux psychologues ont rejoint chacune d’entre elles. Vingt-deux donc en tout qui n’étaient plus actifs dans leur service du fait de la pandémie. Sylvie Rombaldi raconte: «On les a vite formés aux principes de la psychologie d’urgence: proximité, rapidité, simplicité. Ne surtout pas pathologiser les affects, ne pas être omniprésents mais présents. Se mêler aux équipes avec bienveillance, partager les émotions à la pause café.» Elle poursuit: «L’essentiel était d’aider au maintien au travail dans des conditions d’anxiété, de crainte aussi pour sa propre santé et celle de ses proches.»

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Pas facile de laisser enfants et conjoint(e) pour soigner les autres. Sentiment diffus d’angoisse et de culpabilité de ramener peut-être la maladie à la maison. Des infirmières quittaient leur service sous les applaudissements de la rue et étaient parfois accueillies chez elles comme des pestiférées. Sylvie Rombaldi: «Certaines soignantes ont dit aux psychologues que leurs enfants refusaient les embrassades et que le mari faisait chambre à part. En rentrant, elles mettaient tous leurs vêtements à la lessive et passaient longuement à la douche. C’est une conduite normale, mais il reste que tout cela est très dur à vivre.»

Parachutée aux urgences adultes

Marion Borner, 33 ans, infirmière, n’a pas eu à subir ce type de défiance familiale. Elle est célibataire et sans enfants. Difficile cependant de se retrouver seule dans son appartement du Petit-Lancy après douze heures au chevet des malades. Lui manquait alors son père, qui vit de l’autre côté de la frontière et qu’elle n’a pas revu depuis plus de deux mois. «Je n’allumais pas la télé car les informations étaient trop anxiogènes. J’écoutais les cloches et les mercis sur les balcons. C’était aussi pour moi. Des copines m’appelaient. Incroyable, les connaissances et même des gens que j’avais oubliés qui m’ont contactée pour simplement me dire bravo, me soutenir.» Marion, qui occupait un poste en urgence pédiatrique, a été parachutée aux urgences adultes Covid-19. «La veille, j’ai eu une forte fièvre, j’ai fait un frottis qui s’est révélé heureusement négatif. C’était sans doute le stress.»

Le plus dur pour elle: les mesures drastiques de protection, les protocoles précis pour ôter par exemple une blouse. L’impression aussi d’être toutes et tous vulnérables, y compris les soignants. Elle a apprécié la disponibilité et la discrétion des psychologues. «Avec les collègues, on a parfois la pudeur de ne pas se confier. Avec les psys, c’est différent, les meilleurs échanges que l’on a eus furent lors de discussions informelles, on a alors raconté des choses essentielles», explique-t-elle. Elle juge qu’au bout du compte les soignants ont tenu le coup «parce que l’on a été vraiment soutenus et que les conditions ont été réunies pour que l’on travaille dans les meilleures conditions possibles».

Elle précise: «Le matin, les parkings alentour étaient ouverts pour nous, on savait en arrivant dans le service que tout le matériel nécessaire était là pour soigner et se protéger. Et il y a les psys, les chefs de service à l’écoute, les collègues aussi, des repas offerts, des fleurs également et même le coiffeur qui s’occupait de notre look à un tarif préférentiel.» Délicates attentions dont Marion a mesuré chaque jour l’impact. «Du chaud au cœur», dit-elle. Une réserve: le salaire. «On est bien rémunérés, mais par rapport au niveau de responsabilité et la prise de risques, nous devrions gagner davantage.»

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Prévenir l’épuisement, réintégrer les confinés

La crise serait en voie d’achèvement. Du moins l’espère-t-on. La tâche de la psychologue Sylvie Rombaldi n’est pas pour autant finie. Il s’agit désormais de débriefer ou plutôt de faire l’état de l’affect et des sentiments. Détecter la fatigue émotionnelle, l’épuisement. Prévenir la chute d’adrénaline qui peut laminer. Elle juge qu’il y a encore beaucoup d’inquiétude face à l’incertitude de la pandémie. Nouvelle vague? Quelles précautions encore prendre? Possible ou non de planifier (enfin) des vacances cet été? Sylvie Rombaldi tient avant tout aujourd’hui à mettre en avant ce qu’elle appelle «l’engagement humain sans précédent de ces équipes et une résilience hors norme». Elle développe: «Donner du sens à ces deux mois de crise passe par en tirer tout le positif. Ces soignants ignoraient sans doute qu’ils possédaient tant de qualités, tant de ressources, de capacité à travailler ainsi dans l’urgence. Cela devrait les pousser à se développer professionnellement, à saisir chaque opportunité de croissance.»

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Autre tâche de la psychologue, et non la moindre: la réintégration des «confinés», ces collaborateurs des HUG qui, durant la crise sanitaire, ont télétravaillé ou ont été jugés à risque. «Ils peuvent éprouver un sentiment d’exclusion pour ne pas avoir été dans le feu de l’action, se sentir coupables ou décalés, comme s’ils avaient déserté. Pour eux et la cohésion de l’institution, le retour doit être accompagné», insiste Sylvie Rombaldi. Retour aussi des soignants dans leur service d’origine. Pas toujours simple quand les nouvelles sont parfois mauvaises. Exemple avec cette infirmière qui a appris le décès d’un jeune patient en oncologie: elle a longtemps suivi cet enfant et n’a pas pu l’accompagner jusqu’à la fin. Le Covid-19 a causé la mort. D’autres maladies aussi, ces deux derniers mois.