Au parlement australien, assis à côté des autres ministres, Peter Garrett ne détonne guère. Ne seraient son crâne rasé qui dépasse et ses jambes incasables, il passerait presque inaperçu. Le quinquagénaire adresse ses commentaires au premier ministre, discute, rit à l'occasion. Envolés, les chapeaux ou foulards autour du front, remisées les chemises de couleur de ses clips. Peter Garrett, ex-chanteur des Midnight Oil, groupe de rock australien engagé et star des années 1980, a endossé l'habit de ministre de l'Environnement, du patrimoine et des arts depuis la victoire des travaillistes, fin 2007. Depuis, le Géant vert - surnommé ainsi pour ses presque 2 mètres de haut et ses combats environnementaux - s'habille en sombre.

Pendant la session parlementaire, Peter Garrett déserte Maroubra, la banlieue de Sydney où vit sa famille, mais il a toujours été très discret sur sa vie privée: tout juste sait-on qu'il est marié à une psychothérapeute et qu'ils ont trois enfants. A Canberra, dans son bureau, on trouve essentiellement des livres sur l'environnement. C'est d'ici que le ministre met au point ses nouvelles stratégies: ainsi de la lutte contre la campagne de pêche à la baleine organisée par les Japonais. Rien que de très normal, au fond, pour l'ancien étudiant en droit, passé par la prestigieuse Université nationale australienne (ANU) de Canberra.

Avant d'en arriver là, l'homme a fait un détour par une autre scène. En 1973, alors qu'il a 20 ans, Peter Garrett lit une petite annonce dans le Sydney Morning Herald. Un groupe cherche un chanteur pour faire une tournée, il se présente à l'audition. «Pete est entré, l'air vraiment intimidant. [...] Il a commencé à improviser. Ce qu'il faisait était vraiment unique», raconte Jim Moginie, l'un des membres du groupe, dans la biographie écrite par Mark Dodshon, en 2004, Beds are Burning, titre d'une célèbre chanson des Midnight Oil. Le groupe se séparera en 2002, après plus de 2000 concerts et 140 chansons.

Les Midnight Oil choisissent des thèmes a priori peu attrayants. «Les Oil, ce ne fut jamais sexe, drogue et rock and roll», commente Dodshon. A la place, ils chantent contre la déforestation et le nucléaire, pour le respect des droits des Aborigènes. Cela pourrait suinter les bons sentiments et les accords sirupeux: les musiciens en font un rock dur. Peter Garrett abandonne ses longs cheveux blonds et se fait la boule à zéro. Sur scène, le grand échalas déploie toute son énergie dans des mouvements hallucinés. «C'était étonnant, comme une marionnette dansant partout sur scène», se rappelle Andrew McMillan, qui a décrit la tournée des Oil dans le désert australien, en 1986, dans son ouvrage Strict Rules (Hodder, 1989).

Rapidement, ils deviennent des stars. A la fin des années 1980, l'album Diesel and Dust, et son titre légendaire «Beds Are Burning», a fait le tour de la planète. Les Oil résistent aux sirènes du succès, multiplient les gestes symboliques. Ils le feront encore une fois en 2000, en chantant devant le monde entier pour la défense des Aborigènes, lors de la cérémonie de clôture des Jeux olympiques de Sydney. Sur scène, Peter Garrett et les musiciens apparaissent avec le mot sorry (pardon) inscrit sur leurs vêtements. Quelque part dans la foule, le premier ministre de l'époque, John Howard, hostile à toutes excuses officielles auprès des autochtones, doit avaler l'affront.

Entre ses tournées, Garrett tente d'investir d'autres domaines. En 1984, il se présente, sans succès, au Sénat pour le Parti du désarmement nucléaire. Durant deux mandats, il est président de la puissante Fondation australienne pour la conservation, une ONG environnementaliste.

Mais de cela, on n'en entend plus beaucoup parler. Car depuis son entrée au sein du Parti travailliste, en 2004, le discours s'est assoupli, l'image s'est policée. Le ministre affirme vouloir maintenant changer les choses de l'intérieur. «J'aime la musique, mais j'ai toujours pensé que si j'avais l'occasion d'entrer au parlement, je la saisirais», explique-t-il aujourd'hui. Par tradition familiale, il serait plus travailliste qu'écologiste: «Je me préoccupe de l'environnement. Mais je voulais défendre un ensemble de valeurs qui sont celles du Labor.» Ses amis d'hier l'accusent d'avoir vendu son âme. «Peter a choisi d'aller vers le pouvoir plutôt que de suivre son cœur», affirme, lapidaire, Bob Brown, chef du parti des Verts. Dans le camp d'en face, les libéraux auraient presque la dent plus tendre.

Il faut dire que Peter Garrett a commis l'impardonnable aux yeux des écologistes, en soutenant un projet controversé d'usine à papier en Tasmanie. Trahison ultime, pour ceux qui autrefois l'ont accompagné dans les forêts tasmaniennes. «Il s'est battu pour protéger des zones désormais menacées par ce projet», s'insurge Paul Oosting, de la Wilderness Society. Le militant antinucléaire qui chantait «River Runs Red» (La rivière coule rouge), référence à la pollution causée par les compagnies minières, s'est rallié à la position de son parti approuvant l'exploitation de nouvelles mines d'uranium. Il se contente de dire que «le projet doit respecter une série de normes». Le chevalier vert qui, en 1990, donnait un concert devant l'immeuble d'Exxon à New York, en réaction à la marée noire de l'Exxon-Valdez, rencontre désormais les grands industriels du pays pour parler environnement.

Pragmatisme poussé à l'extrême? Souriant, la parole lisse et carrée, le ministre contourne les questions épineuses et se dit «fier» d'appartenir à un gouvernement qui a ratifié le Protocole de Kyoto sur le réchauffement climatique. «Il a appris à faire des compromis. Sa tactique: des pas minuscules. Il sait ce qu'il fait», soutient Mark Dodshon. Peut-être n'avait-il pas mesuré toutes les difficultés qui l'attendaient. «La discipline, dans le parti, avoue-t-il, est importante.» Il l'a appris à ses dépens: après des gaffes durant la campagne pour les élections de novembre 2007, Peter Garrett a été privé de deux dossiers clés, l'eau et le changement climatique, par le premier ministre Kevin Rudd.

«J'espère sacrément qu'il va finir par s'affranchir des contraintes qui pèsent sur lui», soupire Andrew McMillan. Le chanteur et surfeur aguerri a jusqu'aux prochaines élections pour apprivoiser les remous de la vie politique. Ou rassurer ses vieux fans.