«Le roman de ma détresse vous touchera, la peinture de mon orage vous blessera et la fièvre de mon engagement social vous forcera à découvrir une autre manière d'être humain», écrit Boris Cyrulnik dans son dernier livre, Les vilains petits canards*.

Le «je» qui parle est un «je» rhétorique, mais il est aussi un vrai «je», qui fait semblant de faire semblant. Boris Cyrulnik, enfant résilient évadé à 6 ans d'un convoi menant au camp de Drancy, devenu psychiatre, éthologue et grand communicateur, nous force bel et bien, avec un talent impérieux, à découvrir une autre manière d'être humain. Ceci en expliquant, dans des livres pleins de paraboles utiles à tous, qu'aucun traumatisme n'est irréversible et qu'il faut compter avec la résilience, cette formidable faculté de l'être humain à faire pousser les fleurs sur le fumier et à transformer le récit de sa souffrance en parabole utile à tous.

Savoir que Boris Cyrulnik parle en personne au nom de tous les résilients n'est pas essentiel à la compréhension de son propos. Mais cela explique la qualité d'énergie qui anime cet homme: son urgence à séduire, son génie à expliquer. «C'est aujourd'hui qu'il faut créer», fait-il dire à l'enfant blessé «con-traint à la métamorphose», «c'est maintenant qu'il faut vivre, c'est aujourd'hui qu'il faut s'émerveiller, vite, avant la mort si proche».

La plupart des vilains petits canards se transforment en cygnes, notait déjà, il y a deux ans, le psychiatre français dans Un merveilleux malheur** (Le Temps du 31.3.1999). Il plonge cette fois plus concrètement dans le processus même de la résilience et résout du même coup quelques mystères non éclaircis. Le premier d'entre eux étant: pourquoi certains s'en sortent-ils et d'autres pas?

En effet, non seulement la capacité à rebondir semble inégalement répartie, mais en plus, il n'y a pas de proportionnalité entre la gravité de la blessure et la difficulté à la surmonter, note le thérapeute. Certaines personnes semblent miraculées d'une dévastation majeure alors que d'autres s'effondrent sous les coups d'un malheur qui paraissait surmontable. Cette grande variabilité des réponses aux traumatismes s'explique par le fait que la résilience se construit sur plusieurs plans.

Le premier seulement est individuel. Il s'agit du «style relationnel» acquis dans la «bulle affective» des premiers mois de vie et qu'on appelle le «tempérament». Certains enfants, à 18 mois, ont appris à se laisser consoler par d'autres en l'absence de leurs parents et savent inspirer l'envie de les aider. En cas de malheur, ces futurs combattants disposent déjà de ressources internes considérables. Pour les autres, les exaspérants, les pas gratifiants, la réparation pourra se faire plus tard. En admettant qu'ils trouvent sur leur chemin les «tuteurs de résilience» appropriés.

Dans la métamorphose du vilain canard en cygne, le regard des autres joue un rôle décisif, affirme Cyrulnik, qui a fait de l'aspect collectif de la résilience le cœur de son combat. L'orphelin, par exemple, souffre une première fois de l'arrachement provoqué par la disparition de ses parents. Il subit un deuxième coup lorsqu'il lit le dégoût dans l'œil de ses interlocuteurs à l'évocation du mot «orphelin»: or, c'est le second coup, aux «effets dévastateurs», qui «fait le traumatisme». Le blessé se remettra s'il a affaire à des gens et à des institutions qui ne le considèrent pas d'emblée comme «foutu». Et s'il trouve des «lieux de création» et d'«apprentissage social» qui lui permettront de transformer son malheur en «œuvre humaine».

On comprend en passant pourquoi tant de grands blessés de l'âme deviennent des héros du dévouement et du militantisme: pour le «non-aimé, donc dépouillé», persuadé de n'avoir droit à rien, recevoir oblige, donner soulage: «Je suis fort et généreux puisque c'est moi qui donne.» Le cliché qui veut qu'on ne peut donner que ce qu'on a reçu est donc une «métaphore hydraulique» sans fondement, tranche Cyrulnik. Dans la foulée, il explique l'utilité de la si étonnante culpabilité des survivants. Sans elle, la victime est acculée à se sentir le jouet impuissant d'un malheur dicté par les autres. Se sentir responsable de la mort de ses parents, c'est, à un prix inouï il est vrai, reprendre son destin en main, et se donner la possibilité de se sentir mieux à travers des «relations de rachat et d'expiation».

Mais les pages les plus fortes du livre expliquent pourquoi la fantaisie constitue le plus précieux facteur de résilience. Comment, nourri par la «rage de réparer», l'acte de création devient pour le blessé une nécessité et non plus un choix, dans l'effort vital de «faire surgir une image, dessinée avec la douleur de la perte». L'orphelinage et les séparations précoces ont fourni une «énorme population de créateurs», de Dante à Balzac, de Tolstoï à Kipling, rappelle le psychiatre sans s'en étonner. Ces auteurs ont réussi à transformer leur récit intime en œuvre applaudie. Tout comme un certain petit Bernard, évadé du convoi de Drancy, et qui resurgit ici et là dans le livre. Après cinquante ans de silence «qui protège et qui rend fort», il a fini par trouver les mots qui font de sa souffrance «une représentation supportable». Et utile, très utile.

Les vilains petits canards, Boris Cyrulnik, Ed Odile Jacob, 2001.

Un merveilleux malheur, Boris Cyrulnik, Ed Odile Jacob, 1999.