Société 

Le petit-déjeuner, dernière lubie planétaire

Gare à ceux qui ont l’appétit encore somnolent au réveil, et se contentent d’un café noir! Le repas du matin n’échappe plus aux injonctions de santé, morale et mode. Une nouvelle fixette qui donne presque envie de retourner ronfler sous la couette

«Mange, sinon tu ne vas pas bien travailler à l’école!» Quel parent n’a pas proféré ce poncif à un enfant ensuqué de sommeil, pour le convaincre d’avaler une cuillère de bircher muesli ou un bout de tartine de Cenovis. Car le petit-déjeuner a beau être le repas le plus conditionné aux contraintes horaires, il est au centre d’une nouvelle obsession.

Pour les nutritionnistes, d’abord, qui martèlent que le corps a besoin d’énergie avant d’affronter les épreuves du dehors (même si celles-ci consistent à coller son séant huit heures sur un fauteuil), et désormais pour l’air du temps, qui s’attaque à ce dernier bastion d’intimité où l’on n’a même pas eu le temps d’enlever son pyjama. Les reines du fitness l’ont même érigé en religion sur Instagram, inondant la plateforme des selfies de leur «power breakfast», une mixture qui doit absolument contenir son cocktail d’oméga 3, sucres lents et autres fibres pour un côlon en béton.

Adieu pancake

Mais attention, ce néoculte est aussi insaisissable que les tendances d’une fashion week, si l’on ausculte les médias féminins: «Le porridge nouveau petit-déjeuner tendance», «La porridge mania envahit le pti’ dej’», « Açai bowl: le nouveau petit-déjeuner healthy», etc. Gare au tournis… et aux affres de la culpabilité pour ceux qui osent encore ingérer des viennoiseries grasses et réconfortantes, ou les estomacs trop engourdis pour ingérer plus qu’un café au saut du lit, soit une personne sur cinq, selon les statistiques.

Hélas, la collation matinale n’est pas seulement l’ultime consigne bien-être, elle devient un critère de singularité élitiste. «Adieu pancakes: découvrez le nouveau petit-déjeuner», annonce le magazine Vogue américain, en détaillant l’offensive des restaurateurs branchés et étoilés sur les intestins assoupis.

Au «Sqirl» de Los Angeles, on peut donc commander dès 8 heures du matin un porridge au poulet et riz. Chez «Dimes», à New York, le petit-déjeuner vedette s’appelle «Huevo Kathmandu», un mélange d’œufs frits, pois chiches épicés et chutney vert.

Ravages écologiques

Mais «le véritable buzz sur la scène du petit-déjeuner électrique» s’apprécie chez «AbcV», toujours à New York, et son «Kitchari, un plat ayurvédique de lentilles chaudes». Du côté des «foodistas», ces monomaniaques des dernières tendances gustatives, l’offensive sur le petit-déjeuner a également fait flamber le prix de certaines denrées, comme le rapporte le média Bloomberg. Par exemple avec la mode des «toasts licorne» (des tartines à base de cream cheese teintée de colorants bio, pour faire joli sur Instagram…), qui a fait grimper le prix du fromage à tartiner de 31% en un an aux Etats-Unis. Idem pour le coût de l’avocat, autre produit vedette des petits-déjeuners sains, qui a doublé. Et pour la vanille, indissociable des mille et une déclinaisons du frappuccino Starbucks (avec une version licorne, bien sûr).

«On a reproché aux hipsters d’imposer toutes les tendances, du jean à la pilosité faciale. Maintenant, ils sont en train de rendre le petit-déjeuner plus cher», assène le média américain. Mode vegan oblige, depuis que les laits alternatifs ont envahi les tables dès le lever du soleil, les ravages sont également écologiques. Ainsi du lait d’amande, issu d’un fruit essentiellement cultivé en Californie et très gourmand en eau, dont la surproduction siphonne à présent les dernières gouttes des nappes phréatiques. Le conformisme ne fait pas du bien à la planète…

Révolution industrielle

Mais depuis sa création, il y a trois cents ans, le petit-déjeuner a toujours symbolisé la mondialisation, comme le raconte le géographe Christian Grataloup dans un passionnant ouvrage consacré à la genèse de ce repas, qui vient de paraître: «Le monde dans nos tasses. Trois siècles de petit-déjeuner» (Armand Colin). «Les humains ont toujours fait trois repas par jour, nous résume-t-il. Mais le petit-déjeuner sous sa forme européenne et organisé autour d’une boisson chaude remonte au XVIIIe siècle, avec l’importation de produits exotiques: thé, café et chocolat.»

C’est une histoire des routes coloniales, avec un Nord qui consomme et un Sud qui produit. Ces boissons tonifiantes ont répondu au besoin de drogues douces pour mieux se réveiller. «Chères, elles se sont d’abord imposées chez les riches, avant de se généraliser au XIXe siècle, durant la mise en horaires de la société. Car les horloges et le petit-déjeuner sont étroitement liés à la révolution industrielle.»

Avant l’avènement de ces boissons, on se contentait de réchauffer les restes de la veille, pour se remplir le ventre avant le labeur aux champs. Puis le petit-déjeuner devint industrie, déjà sensible aux effets de mode au XVIIIe siècle. Le chocolat fut ainsi préalablement désigné comme une boisson d’adultes: «On le considérait comme un Viagra avant la lettre, propice à la vigueur sexuelle. Au XIXe siècle, sa réputation s’inverse et les mères l’administrent aux enfants avant d’aller à l’usine.»

Lobby religieux

Quant à l’industrie des céréales grillées et autres bouillies matinales, elle croise la guerre de Sécession (ravitailler vite la chair à canon) et les hôpitaux pour tuberculeux (alimenter des malades sans appétit). Dans un article intitulé «Comment les lobbyistes ont fait du petit-déjeuner le repas le plus important de la journée», le quotidien «The Guardian» rappelle que l’idéologie vertueuse de ce repas est d’abord née dans les sanatoriums fondés par des adventistes du septième jour: «L’utilisation d’une rhétorique morale pour vendre l’idée d’un petit-déjeuner sain a changé la façon dont les gens concevaient ce repas, continue Christian Grataloup. Cette mortification n’était pas seulement centrée autour de la religion et de la santé: elle a également intégré le respect du travail acharné. Au début du XXe siècle est née la notion de petit-déjeuner sain rendant plus efficace et productif…»

Aujourd’hui, le petit-déjeuner est surtout le secteur vedette de la restauration «fast casual» (rapide, mais consommé sur place), avec une augmentation de 152% des clients matinaux entre 2012 et 2016. Car qui a encore envie de petit-déjeuner en famille quand une boisson licorne l’attend dans un bar à corn-flakes équipé du wi-fi? Si «le petit-déjeuner fut le front pionnier de la mondialisation de la nourriture,» comme le résume le géographe dans son livre, «peut-être, en ces temps de postmodernité tous azimuts, sommes-nous en train de pénétrer dans une époque post-petit-déjeuner…»


A lire: Christian Grataloup, Le monde dans nos tasses. Trois siècles de petit-déjeuner, Ed. Armand Colin, 272 p. 

Publicité