C'est une demi-lune de dix mètres sur cinq en hiver. Et qui disparaît presque durant l'été, quand les pluies et la fonte des neiges font remonter le niveau du lac. Voilà les dimensions de la plage caillouteuse qui, depuis quelques semaines, fait parler toute l'Italie. Sur cette minuscule portion de la péninsule transalpine se cristallise un bras de fer particulier. Il en irait probablement tout autrement si cette tranche de terre faisait l'objet d'un de ces banals conflits de cadastre ou de voisinage que connaissent tous les villages dans leur vie administrative. Eh bien non, le différend oppose ici une partie des habitants de Laglio – 900 âmes dans la province de Côme, en Lombardie – et son illustre citoyen, George Clooney.

Mais que fait donc dans ces terres des Préalpes l'ex-urgentiste du petit écran, le play-boy assumé aux tempes grisonnantes et à la voix caverneuse?

Il y a quelques années, lors d'un séjour en Italie, George est conquis par le paysage du lac de Côme, par ses villages perchés comme des rongeurs sur les flancs des petites montagnes, par ses maisons colorées ou imposantes qui en font tout le charme. George décide d'y poser un pied. Il s'offre une demeure aux dimensions peu modestes, à une quinzaine de kilomètres du chef-lieu de la province.

Entourée d'un parc conséquent et d'arbres centenaires, élevée sur deux voire trois étages, la propriété de George Clooney est parmi les plus voyantes de Laglio. Ce qui ne l'empêche pas de ressembler à beaucoup d'autres érigées sur les rives du lac. Car la région regorge de ces bijoux architectoniques souvent bâtis au XIXe siècle, et qui sont aujourd'hui entre les mains de la jet-set milanaise. Joueurs de l'AC Milan et de l'Inter, stylistes, industriels ou flambeurs de toute sorte semblent être venus chercher ici la paix et la discrétion qui leur sont refusées dans la métropole du nord de l'Italie.

Enfin, question paix retrouvée, ce n'est pas toujours le cas, et George Clooney en sait quelque chose. Ses allées et venues dans son domaine lombard échappent parfois quelques heures aux badauds et aux paparazzi à la chasse du cliché qui tue. Des petites portions de temps qui permettent à l'acteur de faire son footing, de se balader dans les ruelles, de serrer des mains et de se laisser photographier en compagnie de villageois qui exhiberont par la suite tel un trophée, le cliché sur papier glacé. Tiens, c'est justement ce que fait Achille, le vieux barbier au regard d'enfant, lorsqu'on fait sa connaissance. Mais que la présence de l'acteur soit connue, et voilà qu'en un instant les téléobjectifs se pointent en direction des fenêtres de sa villa, alors que l'entrée de son domaine est prise d'assaut par des fans venus souvent de loin. La chose n'est pas pour déplaire à Giulio, le tenancier du bar à café du village. L'homme apprécie l'animation apportée dans un village autrement déserté, et puis, ajoute-t-il, c'est bon pour le commerce, et puis, il y a toutes ces jolies femmes.

Julia Roberts et Brad Pitt

Mais l'invasion devient ingérable. L'année passée, il a suffi qu'un grand constructeur d'automobiles propose à l'acteur de tourner une publicité dans les rues du village pour que des bouchons bloquent tout accès à Laglio. Pire, lors du tournage dans les parages de certaines scènes d'Ocean Twelve, la présence conjuguée de Julia Roberts et Brad Pitt dans la villa de Clooney a poussé les fanatiques à faire du camping dans les alentours… et Clooney à appeler les forces de l'ordre et à engager des services privés de sécurité.

D'ailleurs, écoutons Achille le barbier et le jeune Marco qui s'apprête à se faire raser les tempes: «Le problème, ce ne sont pas les stars mais les suiveurs, disposés à tout pour obtenir un autographe ou mieux, serrer une main.» George Clooney ne serait donc pas un problème? Pas si sûr.

Car si la notoriété de l'acteur américain profite au rayonnement de Laglio et si la topographie de la région n'est plus un secret pour les Italiens, un sujet de controverse risque d'entacher la lune de miel entre les deux parties. L'acteur ne semble pas prêt de freiner la phagocytose qui lui fait convoiter des propriétés qui entourent la sienne.

Il y a d'abord eu cette bâtisse en pierre sise en face, transformée en fitness personnel. Aujourd'hui c'est au tour de la villa adjacente, abandonnée au bord du lac, avec sa minuscule plage en cailloux. Notre héros aimerait tant pouvoir y amarrer son bateau. Ou y emmener une de ses innombrables conquêtes pour un embarquement immédiat. Au village, tout le monde ne veut pas l'entendre de cette oreille, car même si le domaine est abandonné, il est public. Au salon de coiffure, Marco, les côtés du crâne fraîchement rasés, l'avoue avec cette gêne qui vous envahit lorsque vous vous en prenez à une grosse pointure: «Je veux pouvoir continuer à me baigner et je sais que s'il s'empare des lieux, il les réaménagera pour lui seul et non pas pour les autres.»

Une opposition malvenue

La situation s'est embrouillée du côté des institutions communales – l'absence du maire, parti en voyage de noces, n'arrange rien. L'opposition au Conseil municipal a jeté de l'huile sur le feu. «Le domaine est sous juridiction provinciale, il ne peut pas être vendu à un privé!» crient les uns en brandissant la menace d'un référendum populaire. «Non, il est à la municipalité et c'est à elle de décider» rétorquent les autres. Un mois que ça dure! Mais tout est sur le point de s'éteindre. Aux frais du beau George. Le maire par intérim, Luigi Brenna, fera expertiser la parcelle pour établir si elle est conforme au projet de réhabilitation. De son côté, s'il obtient le terrain en concession, l'acteur s'engage à l'entretenir et à verser aux caisses communales un loyer mensuel.

Le gossip a agité les eaux du lac de Côme et toute la Botte, il est en train de se noyer dans les profondeurs administratives de Laglio. Mais il aura permis à quelques anonymes villageois, interviewés par toutes les chaînes de télévision de la Péninsule, d'avoir eux aussi leur dû de célébrité.