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La Petite Riedera, un château neuf chargé de vieilles histoires

Le château situé sur la commune du Mouret est l’une des plus vastes maisons patriciennes du canton de Fribourg. Rénovée en 2015, l’ancienne résidence d’été des évêques est désormais découpée en sept appartements. Forcément atypiques

La Petite Riedera est une maison patricienne située dans la commune du Mouret, à une dizaine de kilomètres de Fribourg. Quatrième de nos balades dans demeures chargées d'histoire.

Les précédentes explorations:

Préserver une tombe et prononcer une centaine de messes par an. C’est avec ces deux concessions que le château de la Petite Riedera est tombé dans les mains de l’évêché.

C’est par les jardins que débute notre visite de cette maison patricienne située dans la commune du Mouret, à une dizaine de kilomètres de Fribourg. Au pied de l’aile droite, qui abrita jadis un couvent, une parcelle est préservée, mais pas interdite d’accès. C’est ici que repose Pierre-Alexandrine de la Poype. C’était une novice, une apprentie sœur. La tombe n’a donc pas d’ornements particuliers. C’est une pierre simple et rectangulaire, posée dans le sens de la hauteur. La croix en fer forgé qui la surmonte est vraisemblablement d’origine, estime Jean-Baptiste Henry de Diesbach, en consultant les dossiers qu’il a préparés pour l’occasion. L’administrateur du diocèse de Genève, Lausanne et Fribourg nous sert de guide.

Une croix de plus de deux siècles

La croix en fer a donc plus de deux siècles. En 1838, Marie-Adélaïde de la Poype, une comtesse lyonnaise, découvre grâce à une paysanne du coin que sa sœur est enterrée à cet endroit depuis 1811. Elle achète le château de la Petite Riedera le 25 mai et en fait don «à perpétuité» trois jours plus tard à l’évêque de Lausanne, Monseigneur Yenni. A la condition, donc, que la tombe de Pierre-Alexandrine soit préservée et qu’on lui rende hommage cent fois par an, dont une fois le 18 août, date d'anniversaire de sa mort. Depuis, le château est devenu la résidence d’été de tous les évêques du diocèse.

Enfin, presque tous les évêques. Au cours du XXe siècle, la fréquentation du lieu s’est faite de plus en plus rare. Le dernier des plus assidus, c’était Mgr Besson, évêque de 1920 à 1945. Mais l’époque des princes-évêques est révolue depuis longtemps. Et pour les responsables religieux aussi, easyJet a ouvert le champ des destinations possibles. Mgr Morerod, l’évêque en poste depuis 2011, n’y a jamais séjourné. Il n'est venu que deux fois, pour un total de 3 heures tout au plus, indique Jean-Baptiste Henry de Diesbach.

Gothique tardif mais timide

C’est aussi depuis les jardins qui servent de socle à la bâtisse que l’on perçoit le mieux sa forme en «Z» et son toit en croupe. Et aussi, les décorations des fenêtres. Des fioritures qui rappellent à peine que le style de la maison est qualifié de gothique tardif – le plus marqué des styles gothiques. On acquiesce, sans être convaincu. La maison n’a manifestement pas les excentricités décoratives de bâtiments plus célèbres, comme la chapelle de Pérolles à Fribourg.

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Côté sud, les jardins en pente douce offrent une vue sur les premiers contreforts alpins. Le paysage est ciselé par des champs, des fermes, des vergers et des cordons boisés. Dans la même direction à quelques dizaines de mètres, une autre curiosité architecturale est à découvrir. En contrebas du chemin encore partiellement gravelé, derrière de grands arbres visiblement centenaires et un bâtiment à volaille visiblement flambant neuf, apparaît le château de la Grande Riedera, aujourd’hui en mains d’une fondation. Avec sa petite aînée, elle a en commun son style, mais aussi ses propriétaires originels: les Gottrau.

Cette famille était l’une des plus importants propriétaires du canton. Elle a joué un rôle considérable dans les gouvernements de Fribourg, à partir du XVIe siècle. Son nom est aussi associé à plusieurs châteaux et des maisons de campagne dans la région. La Grande Riedera a été occupée par la branche familiale des de Pensier.

Les Gottrau de Billens, eux, ont habité la Petite Riedera. Elle est plus ancienne que sa grande voisine. Elle a été terminée en 1580 pour Marti Gottrau et fut réaménagée au XVIIe par son petit-fils, François Pierre. Le château… ou le manoir? La maison? Chez les spécialistes et les passionnés, le débat n’est pas clos. Bref, le château est resté dans la famille jusqu’en 1804, avant de connaître plusieurs changements de propriétaire.

La famille le vend alors à Dom Augustin de Lestrange, abbé de la Trappe qui a été chassé de France pendant la Révolution. Pendant un peu plus d’une décennie, une trentaine de religieuses et une dizaine de novices occupent l’aile droite, qui n’existe plus aujourd’hui. Ce qui est alors devenu un couvent sera la principale victime d’un incendie dont on ne sait pas grand-chose. Mais avant d’être la proie des flammes, la propriété repasse en mains laïques en 1816. En 1838, c’est le marquis de Montjoux qui la cède à Marie-Adélaïde de la Poype.

«Un destin individuel»

Cette bâtisse renferme donc plus de quatre siècles de petites histoires, œcuméniques ou pas. Pourtant, elle sent le neuf, la peinture et le bois frais. En 2015, le diocèse a engagé près de 3 millions de francs pour restaurer et rénover le petit château. Les toitures, les tuiles, les murs, les étavillons, les escaliers, une partie des charpentes… Tout a été refait. Avant les travaux, la Petite Riedera tombait en décrépitude. Les différents évêques qui se sont succédé ne pouvaient ou ne voulaient pas consacrer des fonds diocésains à la rénovation d’une maison de vacances. «Il a plu pendant des années à l’intérieur», répète Jean-Baptiste Henry de Diesbach.

Parmi les dizaines de bâtisses érigées par les puissantes familles fribourgeoises, la Petite Riedera fait partie de ces «quelques destins individuels», comme l’écrit Nicolas Lauper, le syndic de Mouret, dans la préface d’un numéro de Pro Fribourg consacré aux châteaux de la région.

C’est on ne peut plus vrai: la maison a été donnée, on a béni ses clochers, on y a prié, enterré, elle a brûlé, elle a fuité et elle a failli tomber. Elle a été hypothéquée, rénovée et elle est aujourd’hui sur le marché immobilier. Sur les sept appartements mis en location, il y en a quatre qui sont occupés. Bientôt cinq. Mais le plus grand d’entre eux, le plus somptueux, n’a toujours pas trouvé preneur. Trop cher? Trop excentré? Trop atypique? Trop religieux?

Alors qu’il prépare son matériel de pêche, assis à la petite table qui surplombe le jardin principal et le portail en fer de la propriété, l’un des locataires lâche deux éléments de réponse: non, la présence d’une tombe à proximité n’est pas dérangeante pour celui qui «ne croit pas à ces histoires». Et oui, «c’est à une certaine distance de toutes les commodités. Il faut une voiture, c’est impératif». Plus tard, en traversant la campagne pour rejoindre Fribourg, une habitante du village nous livrera un autre indice, depuis la fenêtre de sa voiture: «Vous êtes perdus? Non? Ah bon, parce que ça arrive souvent par ici.»

Pas là pour jouer au promoteur

Jean-Baptiste Henry de Diesbach, lui, n’a pas de réponse toute faite à ces questions immobilières. Il indique simplement avoir mandaté un professionnel chargé de trouver preneur. Lui n’est pas là pour jouer au promoteur. Il est l’administrateur, le financier. C’est à lui que revient la charge de gérer les biens du diocèse et d’en faire bon usage. Et bonne fortune.

Dans les faits, il est aussi responsable du budget, des bâtiments, de la surveillance des fondations et de la gestion des ressources humaines. En des temps plus anciens, lorsque l’Eglise percevait davantage d'argent, sa fonction s’appelait «le receveur du diocèse». Mais les temps ont changé, la perception est devenue plus laborieuse. Aujourd’hui, Jean-Baptiste Henry de Diesbach se contente d’être «l’économe du diocèse».

C’est lui, avec l'aide de l'architecte fribourgeois Georges Rhally, qui a piloté la rénovation de la Petite Riedera. «On en tire un rendement raisonnable, désormais, alors que le bâtiment tombait en ruines. Et ce, sans contrevenir aux règles qui nous sont fixées.» Les règles? Le droit canonique rend quasiment impossible la vente de biens appartenant à l’Eglise, si ce n’est à de très rares exceptions. Autrement dit, la Petite Riedera ne peut pas être cédée. Cela contreviendrait, en plus à la promesse faite à la comtesse donatrice. La maison est donc toujours en mains épiscopales et ne retournera jamais chez les laïques.

Une chambre pour petits et grands

Si Jean-Baptiste Henry de Diesbach n’est pas là pour nous faire l’éloge des appartements que nous traversons, il nous fait quand même la visite intégrale des trois logements inoccupés. Il avait commencé par le moins pittoresque, situé dans l’ancien bûcher, qui sera occupé dès le mois d’août. Il a terminé par le plus prestigieux. Le plus grand appartement est un duplex d’une surface de 220 m2 répartie en cinq pièces. Loyer: 3850 francs, charges comprises.

Ici plus qu’ailleurs, les planchers de bois sont magnifiquement vieillis et conservés. Les pièces sont immenses, les boiseries encore bien présentes. On lève les yeux pour découvrir le clou du spectacle: le plafond peint du grand salon du 1er étage. Il a été réalisé en 1660 par un peintre soleurois, Michael Vogelsang, et est composé de 44 panneaux représentant des trophées militaires. Rien de religieux, précise notre guide avant de nous prier de le suivre.

Depuis le couloir central de l’appartement, un escalier de bois blanc mène sous le toit. Là aussi, la pièce est atypique. Avec ses défauts qui font son charme. Dans ces combes réaménagées, le sol penche un peu. La maison s’est affaissée, le restaurateur a dû s’adapter. Les poutres apparentes sont très apparentes: deux d’entre elles menacent de percuter le front de ceux qui font plus d’un mètre cinquante. La pièce devrait être dévolue à des enfants, c’est à peu près certain.

Ce d’autant plus qu’elle contient la distraction la plus symbolique du lieu. C’est depuis ici que l’on attrape la petite chaîne rouillée qui permet de faire sonner la cloche. Il faut tirer dessus, mais pas comme un sourd. On tente le coup. Le geste n’est pas si simple. La chaîne doit être accompagnée lorsqu’elle remonte, pour que la cloche finisse par sonner. Le deuxième essai est réussi. Sourire en coin, l’on se dit que, ma foi, cette pièce pourrait bien accueillir de grands enfants aussi. Au-dessus de nous, le clocheton qui procure ce petit bonheur enfantin n’est pas à sa place d’origine. Il est l’un des derniers vestiges du bâtiment qui abritait jadis la communauté religieuse.

Durant son exil de dix ans, Madame de Staël fit un bref passage à la Petite Riedera. Elle décrira un accueil «assez froid» et «une maison austère». Il faut dire que l’inconfort et les privations régnaient en maître, dans le couvent aujourd’hui disparu. Une rudesse qui a sans doute fait plusieurs victimes, qui sont elles aussi enterrées dans le jardin.

Mais le cimetière ne compte qu'une seule tombe. Intacte. Préservée. Sur un terrain qui, même hypothéqué, est toujours la propriété de l’évêché. Quant à la seconde de ses concessions – la promesse de célébrer cent messes par an, elle est respectée, assure l’administrateur. Certaines de ces messes, mais de loin pas toutes, sont dites dans la chapelle qui est désormais installée au-dessous de l’un des logements.

En réalité, explique notre guide, 98 ou 99 des cent messes prononcées en hommage à la donatrice ont lieu à l’étranger. Dans des pays en développement, en Amérique du Sud, au Congo et au Rwanda, notamment. «Un prêtre reçoit 10 francs par messe. Ici, ce n’est rien! Et il perçoit un salaire. Mais dans ces régions, c’est une rémunération beaucoup plus intéressante.» Non, l’Eglise catholique ne vend pas ses biens immobiliers. En revanche, elle délocalise des cérémoniaux. Ni l’histoire, ni d’ailleurs la topographie du jardin, ne dit si Pierre-Alexandrine de la Poype s’en retourne dans sa tombe.

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