Durant les Fêtes, «Le Temps» se plonge dans l’univers de jouets mythiques, qui racontent un lien ancien entre les générations. Voici le premier épisode de notre série.

Les épisodes précédents: 

Il faut imaginer le vieil homme éclairé à la bougie, le soir dans son alpage. Fatigué par sa journée de labeur, les tâches sans cesse recommencées, le bétail dont il faut sans trêve s’occuper. L’enfant est au lit, et le père profite de son absence pour sortir le morceau de bois, préalablement humidifié pour qu’il soit plus tendre, et continuer le travail de la veille. Avec son ciseau à bois, il reprend la taille et dessine le ventre de la bête, bien rond, creuse le cou de l’animal où il accrochera une petite clochette une fois le jouet terminé. Pendant qu’il se concentre sur ses gestes soignés, il pense à son bambin, à la joie dans ses yeux lorsqu’il découvrira sa petite vache à lui le jour de Noël et la fatigue, et la dureté de la vie, là-haut, s’estompent un instant.

La petite vache en bois est née comme cela, brute, simple, d’un seul tenant, quelque part dans l’Oberland bernois, haut lieu de la sculpture sur bois traditionnel. Et elle demeure peut-être aujourd’hui le plus célèbre des jouets inventés en Suisse. Justement parce qu’elle est universelle, que sa magie se voit dans le regard de chaque enfant qui la touche pour la première fois.

Le bois comme vérité simple, bien avant que la mode du jouet ne transforme la matière en mode éthique ou bobo. Samuel Saffore dans son magasin de jouets lausannois, La Marelle, le souligne: «Ce n’est pas rien, de transmettre un jouet que l’on a fait soi-même. Et cette racine paysanne parle encore à beaucoup de familles, en Suisse: il suffit très souvent de remonter une ou deux générations seulement pour y retrouver des agriculteurs.»

Une aventure industrielle

Jouer avec la ferme fut longtemps une façon «socialement acceptable» pour les petits garçons de jouer à la maison de poupées. Ce furent donc les vaches en bois, prémices de la ferme qui allait autour qui ont précédé ainsi les bêtes d’étable, le fermier, le tracteur et les bâtiments. Et pendant que la petite couchait ses poupées, le petit rangeait son troupeau.

La petite vache est devenue une aventure industrielle, et même si elle est profondément helvète, son succès est international. Il est notamment lié à l’entreprise Trauffer, trois générations et une usine fameuse près de Brienz qui existe depuis 1938. La société se concentre sur la production de jouets encore de nos jours fabriqués à la main. La vache tachetée reste la vedette absolue. Une dizaine de francs, et environ 500 000 pièces par an, cela au cœur d’un assortiment qui compte aujourd’hui près de 400 références: des ânes aux éléphants.

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On trouve également des productions plus artisanales. La Marelle vend ainsi les laitières à cornes plus rares et rustiques nées des mains d’un fabricant solitaire et «besogneux». On peut aussi se lancer dans de véritables collections, cumulant les races ProSpecieRara d’Evolène, rhétiques ou du Simmental. Ou devenir soi-même le créateur du rêve, en faisant l’achat d’un coffret permettant de réaliser l’objet. Un morceau de bois de tilleul, les outils qu’il faut, quelques conseils et alors la main qui hésite puis retrouve les gestes des anciens, pour ensuite regarder ce qui ne change pas depuis des siècles: l’émerveillement heureux de celui ou celle, haut comme trois pommes, qui la serre contre sa poitrine.