«J'ai toujours été d'une grande naïveté. Peut-être en raison de mes origines rurales. C'est une force et j'aimerais la conserver.» On l'imagine sorti de l'univers de Fellini. Avec un sourire creusé dans les plis, donner la réplique à Giulietta Masina. Il y a beaucoup de fraîcheur dans ce regard, de perplexité aussi, d'envie de sonder. Ce matin, c'est sur une terrasse chic des confiseries Sprüngli, dans la bouillonnante Zurich, que Martin Zimmermann parle de lui. Dans un français impeccable. Avec un cappuccino mousseux et un «Gipfeli» pour accessoires.

Il était une fois le nouveau cirque

Même si, une fois sur scène, il reste souvent muet, il aime parler. C'est évident. Ce jeune homme filiforme de 35 ans, originaire de l'Oberland zurichois, a appris à se contorsionner, à faire pleurer de rire mais surtout à peindre l'humain sans jamais rien dire. Son monde c'est le cirque, ou plutôt le «nouveau cirque». Cette rencontre quasi fusionnelle entre les arts, entre la musique, le théâtre et la danse. Depuis sept ans, avec le collectif Metzger/Zimmermann/de Perrot (un clown, un danseur, un DJ), il accumule les représentations avec trois créations: Gopf, Hoi et Janei. Des huis clos muets mais en musique et dans un cadre en mutation constante pour sonder les angoisses de l'être. Ses essais, ses ratés, ses obsessions.

En ce mois d'août, Martin Zimmermann est à Zurich en tant que metteur en scène. Avec ses anciens potes de classe, diplômés du Centre des arts du Cirque de Châlons-en-Champagne, près de Paris, il a installé sa scène sur la plaine du Landiwiese, sur les rives du lac. Ce soir, leur spectacle Anatomie Anomalie ouvre les festivités du 26e Theater Spektakel, le plus important festival suisse de théâtre avec une programmation très internationale.

Comment le cirque?

Il y a eu le parquet du salon de la maison familiale. «J'étais un enfant surexcité. Si nous avions habité en ville, j'aurais été soumis à un traitement. Mes parents n'ont rien fait et c'est mieux comme ça.» Puis, la sciure du chapiteau Knie. «Mes parents étaient tout sauf des artistes mais mon père m'a très tôt emmené au cirque.» Résultat, il imite, il copie, il répète inlassablement; à 15 ans propose un solo de quinze minutes. Et ça marche. Clown, il est embarqué dans une tournée du Knie.

C'est un premier pas et tout s'enchaîne. Son apprentissage de décorateur bouclé, il se présente, avec succès, au concours d'entrée de Châlons-en-Champagne. Lui, l'autodidacte, à peine 20 ans, entre dans la grande école. Alors, boum. C'est la découverte de Paris, du Théâtre de la Ville, de Pina Bausch.

Le cirque, à quoi bon?

Pour Martin Zimmermann, c'est une part de voyeurisme, c'est le moyen de faire peur. «Au cirque, il y a un danger constant. Ce n'est pas le cas au théâtre. Je crois que c'est aussi ça qui attire les spectateurs.» Cette sensation de savoir que la vie ne tient plus qu'à un fil. Qu'il serait parfois tentant de pousser pour frôler la mort. A la fin de la formation, la classe de Martin Zimmermann est confiée au chorégraphe Josef Nadj. Intime rencontre de la danse avec le cirque, Le Cri du Caméléon fera dès 1996 le tour du monde. Un succès planétaire. Le déclic s'est fait. Plus qu'un artiste, Martin Zimmermann est d'abord un artisan, un travailleur de la matière que lui offre la scène – objet de création plus qu'espace – et le travail en groupe. Sans accessoire c'est son corps qui se module. Tombe dans le vide et transpire. Un travail de précision, avec beaucoup de technique et de poésie pour raconter les petits riens de la vie qui bousculent le grand tout de l'être. Cela séduit. Depuis 1999, les scènes du collectif MZdP se succèdent: le Festival des arts vivants à Nyon, le Schauspielhaus à Zurich, le festival «Terre de cirques» à Paris, Vidy à Lausanne. Retour de piste.

Le cirque et la naïveté

Cet été, les amis de la troupe Anomalie sont au cœur de la création proposée au Theater Spektakel. Cette fois-ci, le clown est derrière la scène. Mais alors, cette sacro-sainte naïveté? Les yeux brillent, l'explication est simple, enfin. «Cela excite un besoin de voir, de connaître. On se retrouve en phase pour un travail de recherche et d'expérimentation. Alberto Giacometti avait cette force.» L'artiste grison plane sur la performance présentée au festival. Anatomie Anomalie est un travail sur la peur. La peur de l'avenir, la peur de s'engager, de se mettre en scène. La peur du risque quand le vide est là. «Etre né pour mourir, ça me fait rire», écrivait Giacometti. Le cappuccino et le croissant ont disparu. Martin Zimmermann jure un peu dans le décor surfait de cette confiserie.