Des automobiles qui virent à droite, une voiture qui quitte subrepticement la chaussée, un service après-vente qui conseille à ses clients de mieux tenir le volant, c'est un portrait de la 406 au vitriol que dressait hier le quotidien Libération. A lire celui-ci, pas moins de 766 489 unités de cette Peugeot seraient en cause et mettraient en danger leurs passagers. La faute à un «triangle de suspension baladeur» qui n'aurait été remplacé que sur les modèles postérieurs à cette première production douteuse. L'accusation est grave. Elle a mis hier en ébullition le quartier général de Peugeot et valu une sévère dégringolade au titre boursier de la firme de Sochaux, déjà malmenée par les problèmes de présérie qu'avait connus en début d'année la nouvelle 607.

La majeure partie des révélations de Libération émane du mensuel Que Choisir. Dans son dernier numéro, qui sort aujourd'hui, le magazine de l'Union française des consommateurs conte les aventures de six propriétaires de 406 dont la direction tirait fâcheusement à droite. Comme René, dont la voiture a quitté la route et percuté un mur, ou Claude, qui évoque un «phénomène insécurisant et inconfortable» ou encore Marc, qui se plaint d'avoir retourné son véhicule au garage à neuf reprises sans avoir connu d'amélioration. Claude, présenté comme «peugeotiste» très déçu, ira même jusqu'à intenter une action en justice.

Il est vrai que le «constructeur qui sort ses griffes» a maladroitement choisi la discrétion dans cette affaire. Son service consommateur aurait affirmé aux plaignants que la 406 est «hors de cause» et même parfois évoqué une «erreur de conduite» de leur part. Hier encore, son directeur général, Frédéric Saint-Geours, affirmait que la 406 n'a pas de «problème structurel» et se félicitait que son groupe ait «travaillé en toute transparence» avec l'Union française des consommateurs pour régler les litiges, sans pourtant éclairer ces «six cas d'insatisfaction» ni évoquer les centaines de milliers de 406 en circulation.

Car inquiétude il y a bien, même si la 406 est une berline à la tenue de route exemplaire, de l'avis général de la presse automobile. Selon une note de service du fabricant, que s'est procurée Que Choisir, le réseau Peugeot devait effectuer, lors des services des 406 dotées du numéro de fabrication antérieur au 766 489, des interventions très révélatrices. «Le fabricant nous a demandé de contrôler la conformité des ressorts et de vérifier leur dureté», avoue un mécanicien d'une concession genevoise. La circulaire exige aussi de «régler la géométrie des trains roulants» ou d'«inverser pneu gauche et pneu droit»… avant de mesurer l'amélioration… Enfin, à partir du modèle 766 489, soit les modèles sortis d'usine en novembre 1997, une «légère évolution des ressorts de suspension» était apportée à la 406, reconnaît aujourd'hui le fabricant français. L'information a suffi à Libération pour titrer «766 489 voitures tirent à droite». Un chiffre qui «ne correspond en rien à un volume de véhicules commercialisés», rétorquait hier la marque, tandis que Que Choisir se démarquait du quotidien français en publiant un communiqué concluant: «A ce jour, aucune information en possession de Que Choisir ne permet d'affirmer que 766 489 Peugeot 406 sont affectées par ce défaut.»

Si le défaut n'est qu'aléatoire, en est-il pour autant insignifiant? Il y a cette note de service sibylline, qui évoque bien une 406 qui «tire à droite». Il y a ces six déçus. Et une vingtaine de témoignages concordant, récoltés après une annonce publiée dans le magazine l'Automobile. Et encore quatre traumatisés qui ont appelé Libération hier soir, plus des journalistes automobiles qui commencent à se souvenir d'un petit défaut, enregistré en 1996 ou 1997. «Il ne s'agit pas d'un vice de fabrication ou d'un problème grave, mais d'un réglage fin à effectuer au service, avance Eric Le Gendre, directeur général de Peugeot Suisse. S'il y avait un réel danger, ça apparaîtrait dans les statistiques. Et on ne peut pas se permettre de cacher un danger.» Et les témoignages d'accidents? «D'autres problèmes ont pu s'ajouter, comme des pneus mal gonflés. Il y a des successions de risques qui peuvent ensemble provoquer des problèmes graves», plaide l'importateur qui n'a enregistré aucun déboire en Suisse.

Pour remédier à un défaut qu'il juge mineur, le fabricant français s'est donc contenté d'une intervention discrète sur les 406, s'épargnant ainsi l'inquiétude de ses clients et du public. La pratique est courante aujourd'hui dans l'industrie automobile, quand il s'agit de «modifier ou vérifier des choses bénignes», explique Eric Le Gendre. Mais ce fignolage en continu témoigne de l'accélération des processus de production et, par là, de la diminution du temps imparti à la mise au point. Les rappels officiels de modèles en attestent aussi: 87 en 1999, un record selon le Touring club suisse. Peugeot ne semblait pas vouloir rappeler sa 406 hier, mais le groupe explorait ses archives pour déterminer les références des véhicules potentiellement défectueux. La 406 se vend à raison de 4000 unités par an en Suisse, quelques centaines pourraient être concernées, selon Eric le Gendre.