Soudain, aux Etats-Unis, la vache folle n'est plus une lubie exotique. Il y a dix jours, un troupeau de 1222 têtes a été mis en quarantaine au Texas sur ordre de la Food and Drug Administration. Les bêtes avaient mangé des aliments auxquels avait été ajoutée une petite quantité de farines animales, fabriquées avec de la viande et des os de bœufs. Erreur de manipulation, a aussitôt dit le producteur, Purina Mills Inc. Mais la livraison coupable violait une réglementation de 1997 qui interdit l'utilisation de ces farines dans l'alimentation des animaux, pour écarter les risques d'ESB sur le continent.

Finalement, la quarantaine a été levée dans le ranch texan mardi. Purina a annoncé qu'il achetait les 1222 têtes, afin que tout le monde sache que leur viande ne finirait pas dans l'assiette des amateurs de T-bone. Les producteurs de viande et de grains ont peur de la panique autant que de la maladie: ils savent ce qui est arrivé à leurs collègues européens.

L'affaire texane a déjà fait plonger les cours des producteurs d'aliments pour le bétail sur le Board of Trade de Chicago. Et McDonald's a enregistré, pour la première fois depuis plus de dix ans, une baisse de 7% de son chiffre d'affaires au dernier trimestre de l'an passé.

Ce n'était pas la première alerte en Amérique du Nord. Le prion s'en est déjà pris l'été dernier à des moutons dans le Vermont, et on attend une décision sur l'abattage du troupeau touché, qui doit être rendue par… un juge.

Plus récemment, des élans et des cerfs ont également été affectés de troubles du cerveau très comparables à ceux de la vache folle, dans des Etats du Nord-Ouest; et au Canada, des wapitis (grands cerfs américains) ont présenté les mêmes symptômes. Mille cinq cents bêtes ont été abattues dans le Saskatchewan pour arrêter l'épizootie, nous dit Alain Borgognon, le correspondant du Temps au Canada. Dans le Nord-Ouest, des recherches ont été conduites pour déterminer si les amateurs de gibier couraient un risque devant leur assiette. Réponse négative, et on a renoncé aussi à interdire aux chasseurs de donner leur sang.

Il n'empêche que ces alarmes chez les moutons et dans le gibier posent aux Américains une nouvelle question. Ils redoutaient que la maladie traverse l'Atlantique, et la FDA a pris des mesures sévères pour écarter le risque importé. Maintenant, ils constatent que l'ESB ou ses vilains cousins sont déjà dans la maison. Une réunion de crise s'est tenue la semaine dernière à Washington pour renforcer les mesures déjà prises. Elles consistaient jusqu'à présent à bannir l'importation de bétail vivant d'Europe, et à interdire à toute personne ayant séjourné six mois ou plus en Grande-Bretagne de donner son sang. La mesure sera étendue à la France, au Portugal et à l'Irlande, pour toute personne qui y a vécu dix ans. Mais la Croix-Rouge américaine demande plus de rigueur: elle voudrait généraliser à toute l'Europe l'interdiction prise pour les immigrants venant ou rentrant de Grande-Bretagne.

La découverte, à la faveur de l'affaire texane, que la réglementation sur les farines animales n'était que lâchement appliquée a en outre incité la FDA à étendre ses contrôles. Un plan d'urgence a été arrêté, dans l'attente du premier cas d'ESB dans le cheptel américain, en priant le ciel que cela n'arrive pas. A la moindre alerte, un morceau du cerveau de l'animal suspect sera envoyé dans un laboratoire spécialisé, à Ames, Iowa, et des mesures de quarantaine seront décidées. Si un doute subsiste, l'échantillon sera transporté en Angleterre, où le Laboratoire vétérinaire central a acquis la plus grande expérience en matière d'ESB. La FDA envisage également de prendre des mesures d'interdiction dans l'utilisation de tissus animaux en chirurgie.

Mais la plus grande angoisse tourne autour de l'homme. Aucun cas de la nouvelle forme de la maladie de Creutzfeldt-Jakob, transmise par hypothèse de la vache à l'humain, n'a encore été diagnostiqué aux Etats-Unis. Mais un système centralisé de surveillance a été mis en place. C'est un Italien, Pierluigi Gambetti, qui dirige à Cleveland le National Prion Disease Pathology Surveillance Center, créé il y a quatre ans pour contrôler la maladie. Depuis la création du centre, Gambetti a reçu des échantillons des cerveaux de 500 Américains morts à la suite de désordres neurologiques indéterminés. Parmi eux, 292 étaient décédés des suites de la forme classique de Creutzfeldt-Jakob. Mais les contrôles ne s'étendent qu'à 40% des Américains victimes chaque année du terrible mal. Beaucoup de familles ne veulent pas payer les frais d'autopsie, qui sont à leur charge. Pierluigi Gambetti demande que ces interventions dans l'intérêt de la santé publique soient gratuites.