Portrait

Philip Jaffé: mémoires de l’enfant toxique

Le psychologue va siéger en 2019 au Comité des droits de l’enfant des Nations unies, à New York. Une nomination qui comble celui dont les jeunes années furent pour le moins tempétueuses

Il parle d’un perchoir extraordinaire, là-bas à New York. Comme un marchepied pour mieux voir comment vont les enfants du monde et pointer les outrages que certains subissent. Philip Jaffé a été nommé cet été au Comité des droits de l’enfant de l’ONU. Un grand honneur, dit-il. Il a été adoubé par 137 Etats sur 195. Très joli score. Le comité est composé de 18 experts de toutes nationalités, dont 15 juristes. Lui, psychologue, détone un peu dans cet aréopage. «Ce sera une plus-value, il faut un regard psychosocial», insiste-t-il. La Confédération l’a soutenu, le DFAE et Ignazio Cassis en tête. «C’est un avantage d’être Suisse, à l’ONU on cartonne parce que notre diplomatie est redoutable, on serait capable de faire élire une vache.» Rires. Il aime ce genre de tournure de phrase un brin crue, très imagée. C’est ainsi que l’on se fait un (re)nom.

Un parcours mouvementé

Son mandat onusien commence en 2019, trois fois un mois au siège de l’ONU, des rapports à pondre, des ONG et associations à auditionner, des gouvernants (pas toujours des plus sympathiques) à poliment «asticoter». Et du terrain. Ça, il connaît. II accompagne depuis longtemps à travers la planète MSF, Terre des hommes et l’Organisation internationale pour les migrations pour y expertiser la justice juvénile et certains manquements. Ce qui lui a valu un «gros trauma» en 2003 en Irak quand un attentat a détruit le siège de l’ONU à Bagdad et coûté la vie à une vingtaine de personnes dont Sergio Vieira de Mello, le haut représentant onusien. Ce qui lui a valu aussi une sueur froide au Liban «quand moi, petit juif, ai été convié à un tête-à-tête avec un chef de camp du Hezbollah».

Il résume: «Je marche beaucoup sur la corde raide mais je fais en sorte de toujours tomber du bon côté.» Et ce, depuis longtemps. Philip Jaffé a une histoire… remuante. Il est né aux Caraïbes, sur l’île de Trinité-et-Tobago. Son père, un géologue suisse de confession juive né à Berlin, était en mission à Cayenne, ville à l’époque sans service obstétrique fiable. Sa mère américaine a donc accouché à Port-d’Espagne. La famille a ensuite vécu au Kenya avant de rejoindre Genève.

«Cet enfant, c’est moi»

Philip Jaffé vient de publier L’enfant toxique (Ed. Favre), ces gamins rois et tyrans qui éreintent les parents et les profs. Il confie: «Cet enfant, c’est moi, j’étais le sauvage, incapable d’être scolarisé, un rebelle.» Avec passages à l’acte. Des fugues non pas d’un jour au bout de la rue mais longues et lointaines jusqu’en Turquie. Il a dans les 13 ans, voyage clandestinement, se faufile entre les mailles des polices, intègre pour vivre une bande de gosses de la rue qui volent des radiocassettes à Naples. Monte même dans un bateau pour la Sicile où il espère embarquer pour l’Afrique, où il a vécu. «Ce fut ma dernière épopée, une dent de sagesse me faisait mal, je me suis dit que je serais mieux à la maison.»

Je marche beaucoup sur la corde raide mais je fais en sorte de toujours tomber du bon côté

Sa famille l’aime et voilà sa chance. Lui aime et hait son père, homme brillant. «On se supportait et on s’admirait à distance, au-delà de dix minutes ensemble ça n’allait plus.» Ses parents se querellent. Quand des gosses font tout pour rabibocher père et mère, lui fait tout pour que ça explose et obtient leur divorce. Sa mère, «femme exceptionnelle, érudite», l’a initié à la lecture et d’une certaine façon à la souffrance humaine en l’entraînant parfois à l’hôpital psychiatrique Bel-Air où elle était la responsable des bénévoles. «Elle était très ésotérique, a même rejoint l’Ordre du temple solaire mais l’a quitté avant les suicides collectifs de 1994.» Il décroche le bac avec mention dans un collège privé lausannois (son QI élevé l’a aidé), s’inscrit en psycho à Genève, défend à New York une thèse de doctorat portant sur l’alexithymie ou l’incapacité à parler de ses émotions.

Les psychopathes de Boston

Un autre pan de son histoire a pour décor Boston et les murs d’un hôpital psychiatrique de haute sécurité. Il a 30 ans, a étudié les psychopathies et la criminologie, est nommé durant quatre années «extraordinaires» chef d’une unité de 53 lits. «Des tueurs en série, des violeurs, des vampires et une espèce d’homme-loup-garou dont les poils soudainement se hérissaient. Je me souviens de ce nécrophile qui avait tué six femmes, un type au QI double du mien. Parfois nos séances dans sa cellule étaient rébarbatives et je m’endormais. Je me suis en quelque sorte attaché à lui en prenant garde au contre-transfert. Longtemps je lui ai envoyé des cartes postales.»

Philip Jaffé vit à Sion avec son épouse et ses fils de 9 et 6 ans. Père sur le tard, lui qui une vie durant s’est soucié du sort de tant d’enfants. «Je ne suis pas un papa très énergique mais je démontre de la sagesse.» Il dirige le CIDE (Centre interfacultaire en droits de l’enfant), une antenne académique de l’Université de Genève en Valais. Espace décloisonné où l’anonymat des campus est banni et où il est recommandé à l’étudiant «de transgresser sa posture disciplinaire de juriste, psychologue, sociologue ou travailleur social». Voilà qui réjouit son ami Jean Zermatten, ancien juge des mineurs valaisan qui fut le premier Suisse à siéger au Comité des droits de l’enfant de l’ONU. Philip Jaffé assure qu’à New York rien ne l’empêchera de faire aussi état de la fâcheuse situation des migrants mineurs non accompagnés à Sion et dans toute la Suisse.

Sur le sujet de l’éducation, lire Assez de la gifle et de la fessée, armes pédagogiques d’une société d’antan!, signé Philip Jaffé et Jean Zermatten


Profil

1958 Naissance à Trinité-et-Tobago.

2003 Mission en Irak.

2009 Naissance de Jasper.

2012 Naissance de Zachary.

2018 Nommé au Comité des droits de l’enfant aux Nations unies.

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