Il habite à Zurich, mais aime à séjourner à Aigle (VD), berceau de sa famille. Une haute bâtisse à proximité de la gare, comme un manoir ou une maison de maître. Jadis, c’était un pensionnat de jeunes filles. Bien avant, le bâtiment adjacent aux grandes verrières était une écurie à chevaux. On l’imagine bien en relais avec maréchal-ferrant et taverne pour ripailler.

Philippe Gertsch se ressource ici, avant un départ avec sa compagne, Boh Nam, vers l’île d’Elbe où le couple possède un pied-à-terre (ou plutôt à-mer). Pour l’heure, il hume les senteurs du jardin, se désole de l’absence de cerises cette année à cause du gel. La maison est de celle qu’on ouvre peu. Cela ne sent pas le renfermé mais l’enfermé. Pour contenir les souvenirs d’enfance. Comme cette ébauche de poste à galène qu’il a fabriqué. Il avait à peine 10 ans et captait ainsi l’Italie via les ondes courtes. Un autre récepteur, plus achevé celui-là, trône, magnifique. Il l’a conçu il y a sept ans de cela, le soir il écoute des musiques coréennes ou chinoises, «des choses qu’on n’entend plus ailleurs».

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En Peugeot 403

Lorsqu’on lui demande comment le goût du voyage lui est monté aux jambes et au cœur, il enveloppe du regard le bureau et le salon du père: «Il consultait ici et là, c’était la salle d’attente. A 22h, il y avait encore du monde.» Robert, le père, était chirurgien. Son bloc opératoire était vaste: de l’hôpital régional d’Aigle jusqu’à Ouagadougou, en passant par le Lesotho, le Zaïre, Phnom Penh, la mer de Chine et ses sinistres boat people.

Médecin humanitaire, donc. «Mais bien avant, nous avons sillonné le Moyen-Orient à bord de la Peugeot 403 familiale. Il y avait mon père, ma mère, moi et mon frère, qui racontait dans le Journal de Tintin sa vie de petit grand reporter», se souvient-il. Un périple qui a tant marqué Philippe Gertsch qu’il a réitéré l’aventure des années plus tard avec Boh Nam au volant d’une 2 CV: Asie centrale, Tibet, Népal, Inde et désert de Gobi…

Retour en pensée auprès du père, dévoué, altruiste, un exemple forcément pour les deux garçons: ils feront médecine. «Enfant, on se rêve explorateur, aviateur ou marin. Je pensais que la médecine risquait de moins restreindre ma liberté future. Ce fut le choix du large», dit-il. Illustration: sitôt ses stages de médecin validés, il embarque en Allemagne dans un cargo qui livre des matières inflammables en Chine puis rallie Bangkok. Il travaille à l’hôpital missionnaire, s’initie à la chirurgie, s’en va soigner des nécessiteux au Laos, rentre en Suisse en auto-stop avec 80 dollars en poche via l’Inde, le Népal et Istanbul.

A Lausanne, Philippe Gertsch intègre une formation en chirurgie avec le statut d’externe, «au plus bas de l’échelle». Il parle de jungle, du chacun pour soi, loin donc des équipes solidaires rencontrées dans le Sud-Est asiatique. Stage d’urologie, de traumatologie, un poste de chef de clinique puis de chirurgien adjoint. Il est chargé de l’organisation du plan catastrophe. Pour ce faire, Philippe Gertsch négocie une formation en médecine de guerre.

Il obtient un congé et s’engage en 1985 avec le CICR. Direction Peshawar au Pakistan, pour soigner les Afghans qui résistent à l’invasion soviétique. Un hôpital aménagé dans une ancienne poste, gardé par des hommes en armes. Son arrivée coïncide avec la bataille du Paktia qui met aux prises 30 000 hommes. Le CICR ouvre des postes de secours sur la frontière. Plaies abdominales, thoraciques, tri des blessés, chirurgie du bricolage.

«Je me souviens d’avoir sauvé un jeune homme de 20 ans après avoir déniché dans un bazar un tube endo-trachéal à double lumière», rapporte-t-il. Les traumatismes dits des extrémités sont les plus fréquents, conséquence de la dissémination de mines antipersonnel qui obligent à amputer. Lorsqu’il est en perm', il sillonne la plaine aride de Peshawar, visite les zones tribales, les vallées kalash où vivent en autarcie les animistes, qui sont non-musulmans.

Un cas de conscience

Au retour, il s’installe à Berne et rejoint une équipe dont la mission est d’instituer la transplantation hépatique. Il se perfectionne à Pittsburgh, centre mondialement connu. Première patiente transplantée dans son hôpital: une femme de 72 ans. «Quand un don d’organe s’annonçait, on restait près du téléphone, on se rendait parfois en hélicoptère à Zurich, puis un petit jet nous déposait parfois en Allemagne, en Angleterre. La transplantation du foie devait être faite dans les huit heures suivant le prélèvement. L’opération, à cette époque, durait souvent plus de dix heures.»

En 1991, Philippe Gertsch reçoit une offre intéressante de la part de l’Université de Hongkong. Nouveau départ pour l’inconnu et l’aventure. Quatre années pour y développer la greffe hépatique. Peu de donneurs là-bas. Les équipes s’entraînent sur des porcs. «Un soir, on me demande de transplanter le rein d’une jeune Chinoise emprisonnée à Singapour et qui attendait la mort pour un trafic de drogue qu’elle niait. Ce fut un cas de conscience mais je m’en tins aux décisions du comité d’éthique et refusais d’obtempérer.»


Profil

1944 Naissance à Lausanne.

1970 Premier stage de médecine à Aigle (VD).

1979 Rencontre son épouse, Boh Nam.

1985 Mission au Pakistan avec le CICR.

1992 Nommé professeur de chirurgie à Hongkong.

2021 Publie «Chirurgien, pour le meilleur et pour le pire» (Ed. de L’Aire).


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