«No pass, no vax: liberté, liberté, liberté», «Mon bras, mon choix», «Nous ne sommes pas des cobayes!»… Cet été, nous avons souhaité sonder les revendications déclinées sur les pancartes des manifestants opposés à l’obligation vaccinale ou au passe sanitaire, et les transposer en débat philosophique. Pascaline Sordet, journaliste et titulaire d’un master en philosophie, les recontextualise pour «Le Temps».

Les autres épisodes: 

«Ni vieillesse, ni douleur, ni mort.» Voilà ce que réclame l’individu et ce que lui promet le progrès technique, dénonce l’Autrichien Ivan Illich (1926-2002), prêtre rebelle devenu philosophe et précurseur de la décroissance. On pourrait ajouter: ni pandémie.

Sommes-nous vraiment conscients que nous pouvons tomber malades malgré la médecine préventive? Assumons-nous vraiment que la vieillesse est inexorable alors que la jeunesse s’est hissée au rang de valeur? Comprend-on encore que la mort est présente parmi nous, alors qu’elle se cache et se dérobe dans les hôpitaux et les EMS? Avec son lot de questions pressantes, la pandémie nous a confrontés de manière brutale à notre fragilité et à notre rapport au progrès, notamment technique.

«L’idéal instrumental de la science»

Critique de la société industrielle, Ivan Illich dénonce dans un essai publié par Le Monde diplomatique en 1999 un système médical moderne «imprégné de l’idéal instrumental de la science». Ce texte prolonge son ouvrage Némésis médicale paru en 1975, qui décrit la médecine comme une institution «créatrice de mythes, de liturgies sociales célébrant des certitudes». Il y décrit comment la médecine (ou l’école et les transports, qu’il a aussi analysés) est un outil susceptible de dysfonctionner lorsqu’elle s’institutionnalise. Elle tend alors à dépasser le but qui lui est assigné – soigner – et à se retourner contre ce but même: «Plus grande est l’offre de «santé», plus les gens répondent qu’ils ont des problèmes, des besoins, des maladies, et demandent à être garantis contre les risques.»

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L’exemple des transports dans Energie et équité (1973) est plus clair encore que celui de la médecine. L’avènement de la voiture est d’abord un gain, puisque la vitesse permet de réduire les temps de trajet et d’offrir un supplément de temps pour d’autres activités. Mais au fur et à mesure que la voiture se généralise, les activités s’éloignent, le temps de trajet s’allonge à nouveau et l’argent nécessaire à faire fonctionner l’automobile s’ajoute aux coûts de la vie. L’outil a dépassé son «seuil» critique et se retourne contre son utilisateur.

Le progrès «contre-productif»

Illich pense hors de l’urgence qui est la nôtre actuellement et ses réflexions ne visent pas à remettre en cause toute la recherche médicale, mais les illusions qu’elle crée. «Sur le plan culturel, la promesse du progrès conduit au refus de la condition humaine» et au refus de notre inscription dans un environnement que nous pouvons tordre, mais qui nous transforme en retour.

Ivan Illich ouvre une porte pour penser notre rapport au progrès, dans la perspective de prévenir des catastrophes futures. Les scientifiques craignent que la proximité toujours plus grande entre les animaux sauvages et les animaux d’élevage, due à l’extension des zones urbaines, favorise la transmission de maladies virales. La fonte du permafrost pourrait également libérer des bactéries et des virus contre lesquels nous ne sommes pas préparés. Pour les penseurs technocritiques, le progrès à tout prix est devenu «contre-productif» – notion chère à Illich. Il fait partie du problème et non de la solution.

«La passion de l’efficacité»

Ce courant de pensée, apparu au début du XIXe siècle avec le rejet du machinisme, a évolué au XXIe siècle dans une critique de l’innovation à tout prix et des nouvelles technologies. Il avait déjà connu un regain d’intérêt dans les années 1970 associé à la pensée écologiste. Pourtant, il maintient un rapport critique avec le développement durable, parce que ce dernier ne remet pas en cause la croissance, mais uniquement la manière de croître.

Pour Jacques Ellul, figure importante de la philosophie de la technique, qui publie un Plaidoyer contre la défense de l’environnement en 1972, on ne peut pas «s’intéresser à la protection de l’environnement et à l’écologie sans mettre en question le progrès technique, la société technicienne, la passion de l’efficacité». Il n’aurait pas parié sur le nucléaire, faible en émissions carbones, mais dont on ne sait comment traiter les déchets, pour remplacer le charbon ou sur le développement de technologies de capture de CO2 au lieu d’en réduire le rejet dans l’atmosphère.

La technique sacralisée et autonome

Miser sur les progrès de la médecine au lieu de questionner notre rapport à notre environnement découle de ce que Jacques Ellul nomme la sacralisation de la technique: «L’homme qui vit dans le milieu technique sait bien qu’il n’y a plus de spirituel nulle part. Et cependant, nous assistons à un étrange renversement; l’homme ne pouvant vivre sans sacré, il reporte son sens du sacré sur cela même qui a désacralisé la nature: la technique.» Au lieu d’être un outil, un intermédiaire entre l’homme et la nature, la technique est devenue une force autonome.

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Que faire? Dans un ouvrage posthume paru en 2014, Ellul défend une «éthique de la non-puissance» comme antidote à l’idéologie technicienne. Lâcher prise, décroître. Abandonner les valeurs masculines de pouvoir et de domination, comme le suggère la pionnière de l’écoféminisme Françoise d’Eaubonne. Non pas pour changer le monde, ni même pour l’améliorer, «mais pour qu’il puisse y avoir encore un monde».