Boom de la photo d'artiste contemporain sur les murs des appartements privés. Galeries, architectes d'intérieurs, magazines spécialisés et particuliers se l'arrachent. La photo contemporaine s'accroche désormais comme de l'art, parfois de manière crue et souvent en couleur. Les grands formats très spectaculaires ne sont pas réservés uniquement aux musées et le 13/18 a aussi sa place. Les paysages américains de Stephen Shore, ou les énigmatiques portraits de femmes d'Hiroshi Sujimoto n'attirent plus seulement les collectionneurs. Une nouvelle génération d'acheteurs trouve là une manière de vivre l'art de façon plus directe. Et de revendiquer son appartenance au courant esthétique d'aujourd'hui, sans forcément se ruiner.

La production des photographes contemporains est très différente des images noir et blanc de la première partie du XXe siècle, ces trésors intemporels signés Man Ray ou Edward Weston qui atteignent des prix record dans les ventes aux enchères. Le propos principal des artistes contemporains est de créer le décalage. Cindy Sherman, par exemple, maquille outrageusement ses personnages avant de leur tirer le portrait. Un ton grinçant qui ne plaît pas à tout le monde. L'architecte d'intérieur Alexa de Pfyffer qui travaille entre Genève et Londres en fait l'expérience. «En Suisse mes clients veulent des valeurs sûres. Ils n'apprécient pas les photos d'artistes un peu «macabres».

Les prix délirants atteints par certains artistes et plasticiens au début des années 90 ont poussé amateurs et collectionneurs vers d'autres manières de consommer l'art. Ni photo de mode, ni photo reportage et encore moins photo d'art, la production nouvelle explore une forme d'expression originale où le concept et l'installation ont pris le pas sur le geste photographique.

Y a-t-il une différence entre les images autobiographiques de Nan Goldin et les portraits grinçants de Cindy Sherman? Les compositions de Mattew Barneys sont-elles encore des photographies ou des doubles de ses œuvres? Quel que soit l'angle où l'on se place, ce nouveau médium fait partie de la perception de la réalité contemporaine et son succès n'est pas près d'en rester là. Les photographies d'Andreas Gursky affichant des barres d'immeubles ont fait l'objet d'une rétrospective à Beaubourg et atteignent aujourd'hui les 60 000 dollars. Une valeur et une reconnaissance désormais indiscutables sur le marché de l'art, qui encourage un nombre croissant d'amateurs à franchir le pas. Plusieurs foires d'art internationales sont maintenant des rendez-vous réputés où l'offre est chaque année plus importante.

En Suisse comme à l'étranger, les galeries vivent un changement spectaculaire dans la manière de consommer la photographie. Pour certaines, cette dernière constitue jusqu'à 70% du chiffre d'affaires, comme en témoigne Edward Mitterrand, dont la galerie est installée au cœur du quartier des Bains à Genève. «La présence de la photographie dans le monde de l'art contemporain est une tendance colossale. Même les collectionneurs qui ont longtemps acheté de la peinture commencent à changer leurs habitudes, la photographie est entrée dans les mœurs.»

Depuis l'ouverture de sa galerie en 2000, les ventes n'ont cessé d'augmenter. Parmi ses artistes préférés, Edward Mitterrand cite volontiers les grands formats du français Claude Closky à 15 000 francs, ainsi qu'un jeune artiste lausannois, Régis Golay, dont les prix débutent à 1000 francs.

A Paris, la tendance est tout aussi frappante. Rue Mazarine dans le VIe arrondissement, même son de cloche dans une galerie qui expose autant de photographies que d'artistes contemporains. Son propriétaire Kamel Mennour analyse cette situation avec un enthousiasme contagieux. «J'ai 37 ans, c'est à peu près l'âge des jeunes collectionneurs qui passent ici et qui visitent les galeries d'art contemporain de Paris, Genève ou New York. Ceux qui ont connu la crise de l'art des années 90 avec des prix complètement mégalos se sont rués sur cette nouvelle photographie à partir de 1995.»

Kamel Mennour vient juste de présenter une exposition de Stephen Shore en duo avec le musée du Jeu de Paume. Ce photographe de la banalité au quotidien qui a fait sa première exposition au Moma de New York en 1976 fait partie des valeurs sûres. «Pour moi, il est incontournable, s'enflamme Kamel Mennour. J'ai vendu une vingtaine de ses tirages, entre 5000 et 9000 euros. Mon public vient pour apprécier mais aussi pour acheter et certains jeunes collectionneurs paient en plusieurs fois. Je vends énormément de photographies aux architectes d'intérieur comme Jacques Grange ou Pierre Passebon. Ils viennent à la galerie ou m'envoient leurs clients. Je présenterai bientôt l'artiste suisse Leo Fabrizio, il ne photographie que des bunkers. Nous serons à la prochaine Foire de Bâle en juin.»