Alors que la photographie se numérise à tous crins (elle ne sera bientôt que l'une des multiples expressions du tout-digital), il est bon de rappeler que la technique est encore une affaire de chimie lumineuse, de sels et de pigments, qui a besoin d'eau et d'air pour se réaliser. Le processus photographique a fréquemment puisé ses ingrédients dans la nature, du bitume de Judée de Nicéphore Niepce à la gomme arabique ou métaux utilisés par les alchimistes de l'image depuis le XIXe siècle.

La part tangible de la technique prend un relief intéressant dans les nouvelles expositions du Musée de l'Elysée à Lausanne, groupées sous le titre Natura Photographica. D'autant que les images tournent toutes autour du thème naturel, végétal en particulier. La technique renvoie au sujet, et inversement, comme si les deux larrons étaient issus du même moule.

Le photographe comme jardinier de la nature? Pour Charles Jones, c'était réellement le cas. Cet artiste du sécateur et de l'objectif était jusqu'il y a peu inconnu. Il a fallu qu'un collectionneur anglais de photographies, Sean Sexton, se promène dans un marché aux puces de Londres pour qu'il ressorte de l'oubli. Tombant sur un lot d'une cinquantaine de tirages, et l'achetant pour une centaine de francs, le collectionneur a fait la découverte de sa vie. Le jardinier Charles Jones a été un temps fameux – c'était au tournant du siècle – dans le Sussex pour ses arrangements de légumes et d'arbres fruitiers. Il s'avère que le discret horticulteur était aussi un photographe au stupéfiant talent. Virés à l'or, réalisés entre 1890 et 1910 à partir de négatifs sur verre, ses tirages montrent de sobres légumes, fruits ou fleurs, cadrés et éclairés avec une grande science de la composition et du volume. En totale rupture avec le pictorialisme de son époque (la photo tentait alors d'imiter la peinture), Charles Jones a préfiguré d'une trentaine d'années les recherches formelles des Weston ou Blossfeldt, photographes fameux qui se sont également intéressés au monde végétal.

A juste titre, les images du jardinier victorien constituent le point fort des nouvelles expositions de l'Elysée, encadrées par l'Herbarium de Joan Fontcuberta, les fleurs fragiles d'Anne et Patrick Poirier, les arums équivoques de Nicolas Crespini ou les insectes (surpris au microscope électronique) de Claudia Fährenkemper. Pour rester dans l'expression naturelle de la photo, un exemple extrême est fourni à l'entrée du musée avec l'installation de Heather Ackroyd et Daniel Harvey. Ces artistes britanniques projettent des images, des jours durant, sur des graines de gazon. Les brins exposés à une lumière suffisante prennent une teinte vive, formant une «photo» grâce aux nuances de jaune et de vert. Notons que les graines ont été au préalable génétiquement modifiées pour que la plante conserve longtemps sa chlorophylle. L'image est ainsi «fixée», pour utiliser un terme photographique, pendant des mois. Natura Photographica ou Natura Genitrix?

Musée de l'Élysée, Lausanne, jusqu'au 14 mars 1999.