La photographie, pas loin d'être double centenaire, souffre parfois d'essoufflement visuel. Condamnés à la répétition, des genres photographiques semblent avoir tout exploré. Comme la photo de mode, par exemple? «Oui, un peu comme la photo de mode», concédait l'autre jour à Vevey Peter Knapp, 74 ans, qui a aidé au renouvellement de ce type d'images dans les années 60, entre autres en assumant la direction artistique du magazine Elle. Peter Knapp est en revanche émerveillé des possibilités formelles de la photographie scientifique, qui chaque jour propose des images inédites de l'infiniment petit, de l'infiniment grand, voire de réalités virtuelles. Pour l'ancienne star de la photo de mode, cette vitalité a une explication: «Lorsque vous avez de nouveaux outils, vous obtenez de nouvelles images», notait-il au vernissage de l'exposition «Photographie-science-conscience» qui vient de s'ouvrir au Musée suisse de l'appareil photographique.

Cette spectaculaire exposition dresse en effet l'inventaire des outils utilisés par les scientifiques pour saisir ce qui se refuse habituellement à l'œil nu. Cette quête de l'insaisissable est certes née avec la photographie, mais elle a aujourd'hui une extraordinaire diversité de moyens, des accélérateurs souterrains du CERN au télescope Hubble dans l'espace, du microscope électronique à l'échographie, la radiographie ou l'imagerie par résonance magnétique (IRM).

Autant d'outils, autant de rôles assignés à ces documents qui persistent à «être écrits avec la lumière», pour reprendre la définition de la photographie. Ces usages scientifiques très différenciés sont incarnés par la variété des milieux et institutions qui ont fait parvenir leurs images au musée veveysan: le CERN, le CHUV ou l'EPFL, l'Observatoire de Sauverny, le Musée d'histoire naturelle de Genève, le Département de biologie moléculaire de l'Université de Lausanne, ou encore le Service de radiologie de l'Hôpital régional de Delémont. Le médecin-chef de ce service, le Dr Hans-Jürgen Fischer, livre sans doute les images les plus gracieuses de l'exposition: des fleurs et coquillages pris aux rayons X, en noir et blanc, dotés d'une énigmatique profondeur de champ.

Les calligraphies naturelles du Dr Fisher sortent du champ médical pour s'aventurer dans le champ de l'éducation grâce à une arme redoutable: l'esthétique. La séduction visuelle des photographies scientifiques – les chercheurs le savent mieux que personne – est un puissant moyen pour emporter la conviction des enfants, des étudiants, des politiciens, des bailleurs de fonds, voire des confrères, milieux académiques et revues spécialisées. Des disciplines aussi pointues que la physique des particules, les neurosciences ou l'immunologie peuvent s'incarner de manière spectaculaire dans la photographie, réduisant d'autant la distance entre la recherche fondamentale et le grand public. Rien de nouveau ici: visualiser, c'est mieux comprendre.

L'exposition de Vevey prend aussi la mesure de la révolution de l'image numérique et de son potentiel inépuisable d'innovation visuelle. Une partie de l'accrochage se concentre sur l'invisible et l'infini, sur les atomes et les galaxies, sur un embryon comme sur la mesure au laser d'une turbine hydraulique. Il s'agit donc d'une réalité transposée plus ou moins objectivement. Elle est souvent enrichie de couleurs arbitraires, choisies pour mieux distinguer un tissu organique ou un substrat géologique, ou une fois encore pour mieux séduire l'œil. Aussi ténue qu'elle soit, cette réalité s'efface lorsque les chercheurs se mettent à «prendre» des images d'équations mathématiques, du ruban vert d'une protéine, ou d'une main entièrement modélisée en vue d'applications médicales. Les scientifiques nous offrent ici des images de l'inexistant. Des données sonores, textuelles ou mathématiques se combinent pour prendre, via des pixels, la forme physique d'une photographie. Parlons plutôt de réalités inédites, surprenantes, qui modifient notre conscience de l'image et nous ouvrent à de nouveaux mondes, de nouveaux possibles.

Cette exposition réussie, qui plaira aux plus jeunes comme aux adultes, s'inscrit dans le cadre plus général du Festival Science et Cité, dont la deuxième édition se déroulera en mai prochain dans dix-neuf villes de Suisse. Jumelé à la Semaine du cerveau, le festival a cette année pour thème la conscience. La photo scientifique s'inscrit à l'évidence bien dans cette thématique, elle qui ne cesse de nous aider à prendre conscience de phénomènes imperceptibles, ou inconnus.

«Photographie-science-conscience», Musée suisse de l'appareil photographique, Grande-Place 99, Vevey. Ma-di 11 h-17 h 30 et les lundis fériés. Jusqu'au 25 septembre. Rens.: http://www.cameramuseum.ch