Qu’est-ce qui est vert, ancestral, local et fait du bien? La plante médicinale. Pour elle, les apprentis herboristes en constante augmentation en Suisse depuis les années 2000 ne marchent plus la tête en l’air en quête de soleil, mais le regard au sol dans les forêts profondes à la recherche de la fleur idéale. Une plante, soigneusement cueillie, dont ils tirent sirops, tisanes, macérations et autres décoctions destinés à soigner des bobos bénins, rhume, maux de gorge, douleurs de ventre, problèmes de sommeil, etc. Point commun à ces adeptes des remèdes de grand-mère? Une idée d’âge d’or, d’un temps béni où «on savait vivre en harmonie avec la nature». Une époque d’avant la mécanisation des années 50 et l’arrivée sur le marché des médicaments synthétiques. Ce vendredi, Julie Perrin, doctorante en ethnologie, interroge ces représentations «romantiques et nostalgiques de la nature» dans le cadre du colloque «Re-membering the Body» organisé par l’Institut d’ethnologie et le Musée ­d’ethnographie de Neuchâtel. Et montre qu’entre l’image fantasmée et la réalité, il y a parfois un fossé.

Le Temps: Qu’avez-vous constaté en analysant cette nouvelle pratique de préparations artisanales à base de plantes médicinales?

Julie Perrin:

Cette activité s’articule autour d’une envie de renouer contact avec une nature «originelle», «authentique» et «initiatrice», par le biais des savoirs et savoir-faire «traditionnels», associés aux «anciens». C’est du reste ainsi que les herboristes qui organisent des stages de formation et confectionnent eux-mêmes des remèdes à base de plantes légitiment la spécificité de leurs connaissances et la qualité de leur processus de fabrication.

– Les anciens, quels anciens?

– Justement, c’est toute la question. Les «anciens», dans l’imaginaire collectif retenu ici, fait référence aux paysans indépendants d’antan qui vivaient, avec leur famille, des revenus de leurs domaines, en parfaite autosubsistance. C’est d’ailleurs cette idée d’indépendance – je réalise mes remèdes pour moi et mes proches sans recourir à cette entité opaque qu’est l’industrie – qui motive en partie les citadins à devenir des apprentis herboristes.

Or, si l’on se réfère aux sources historiques, les familles paysannes ne vivaient pas en autarcie. Toutes bénéficiaient d’aides extérieures et d’employés à la tâche.

– Cependant, les remèdes de grand-mère ont bel et bien existé?

– Bien sûr et les herboristes s’en inspirent à juste titre dans leurs préparations. Mais en les adaptant s’ils ne correspondent plus à l’air du temps. Par exemple, pour réaliser un baume, une grand-mère autrefois pouvait recourir à de la graisse à traire issue du pétrole, donc bien d’origine naturelle, mais qu’on perçoit aujourd’hui comme une matière morte à proscrire, par opposition à la matière végétale vivante. Du coup, les herboristes remplacent la graisse à traire par la cire d’abeille, nettement plus sympathique. L’ennui, c’est que la cire d’abeille est très grasse et rend le baume inconfortable. Comme le confort entre aussi dans les critères qui font qu’une préparation est appréciée ou non, certains remplacent la cire d’abeille par de la graisse de coco, mais alors, c’est le critère de la proximité qui est ébréché…

Autrement dit, il n’est pas toujours facile de concilier tous les critères (local, ancien et confortable) qui font une bonne préparation?

– Pas toujours non, mais le principal, pour ces nouvelles démarches, est de mettre l’accent sur le lien étroit avec la nature. La cueillette est l’objet d’une grande attention. Il y a d’abord une phase de reconnaissance où la plante peut être touchée, froissée, goûtée. Il s’agit notamment d’éviter des confusions dangereuses, comme celle entre le muguet, toxique, et l’ail des ours, bénéfique. Ensuite, la cueillette se déroule selon des «rituels» très précis. Certains herboristes demandent même à la plante si on peut lui faire cette violence. Ils invitent ainsi l’apprenti à prendre conscience de l’importance du geste. La préparation, elle aussi, est l’objet d’un rituel. Pour les tisanes, par exemple, on ne va pas, selon certains, brutalement recouvrir la plante d’eau bouillante. Pour conserver ses bienfaits et «respecter sa nature», il faut d’abord la mettre dans de l’eau froide, la faire frémir et ensuite la laisser infuser. Tout ce soin concourt à «rétablir un bon contact» entre l’homme et la nature. A la relation maître-serviteur, la nouvelle tendance veut substituer une relation departenariat.

– Et pourtant, tout ce q ui est vert n’est pas forcément bon?

– En effet, j’ai parlé du muguet qui est toxique, l’échinococcose, cette maladie transmise par les déjections animales, ne l’est pas moins, de même que la présence de métaux lourds. Les herboristes sont aussi soucieux de cette réalité-là.

– Qu’en est-il de la phytothérapie de fabrication industrielle? Souscrit-elle aussi au culte de Mère nature?

– Oui, complètement. Non pas au niveau de la fabrication, bien sûr, puisque les consommateurs se doutent bien que les remèdes ne sont pas confectionnés à la main, mais au niveau de la matière première. Que ce soit pour les produits à base de plantes, le credo publicitaire est le même et évoque un autre temps: les plantes utilisées sont cultivées par des paysans de montagne dans une nature préservée des tourments de la vie moderne. En réalité, ces plantes croissent dans des univers mécanisés où s’activent la plupart du temps paysans et main-d’œuvre externe, ceci dans des impératifs de rentabilité.

– Cet hymne à la nature avec l’idée que c’était mieux avant se limite à notre culture ou le retrouve-t-on da ns d’autres populations?

– Je pense que les remèdes à base de plantes ont également été disqualifiés par les élites urbaines locales dans bien des pays «du Sud», au profit de la médecine conventionnelle occidentale, associée au progrès et à la modernité. Toutefois, un important usage populaire semble avoir perduré. Autrement dit, il me semble que la rupture avec la nature n’a pas été aussi forte que chez nous. C’est sans doute d’ailleurs parce que cette coupure a été si forte en Occident que la réappropriation et l’invention de ces savoirs «traditionnels» émerveillent autant de citadins.

Colloque Re-membering the Body, Institut d’ethnologie et Musée d’ethnographie de Neuchâtel,du 6 au 8 sept, 032 717 85 60, www.unine.ch/ethno. La communication de Julie Perrina lieu vendredi 7 sept à 10h.