La silhouette fine, les yeux gris-bleu, simple et élégante. On a rendez-vous avec Pia Zanetti, 77 ans, au café de la prestigieuse Fondation suisse pour la photographie de Winterthour. Figure parmi les plus éminentes du photojournalisme de sa génération – et rare femme –, elle expose jusqu’au 24 mai quelque 120 clichés en noir et blanc et en couleur sélectionnés sur soixante ans d’activité.

Athènes, trois jours avant le coup d’Etat militaire, en 1967; une nounou noire qui tient dans ses bras un enfant blanc sous l’apartheid; les ouvrières d’une usine de pâtes de Bologne dans les années 1970… Avec sensibilité, sans voyeurisme, elle a documenté les grands événements de l’actualité internationale, les injustices politiques et sociales autant que le quotidien des plus démunis. Mais on découvre aussi à Winterthour plusieurs portraits de personnalités, tels Max Frisch, Federico Fellini, Bette Davis, Vivienne Westwood, le jeune Mohamed Ali…

Pia Zanetti est née à Bâle, cadette d’une fratrie de quatre. Ses parents se sont séparés quand elle était petite. «Je n’ai presque pas connu mon père», confie-t-elle. Dans les années 1940, les femmes n’avaient aucun droit. Même si son père était très riche, elle a vécu avec sa mère dans une pièce. «J’ai grandi dans la pauvreté, matérielle s’entend. Le soir, on cherchait des bouteilles à restituer contre quelques centimes pour du pain.»

«Trop lourd pour toi»

Sa sœur est journaliste de mode et un de ses frères photographe. «Cette profession m’attirait davantage: c’est l’aventure, on va sur le terrain, où l’action a lieu.» Elle admire les photographes de l’agence Magnum, en particulier Margaret Bourke-White (1904-1971), pionnière du photojournalisme américain dans les années 1930. Or, personne ne voulait la prendre comme apprentie. «On me disait: «C’est malheureux, nous avons besoin de quelqu’un, mais les appareils sont trop lourds pour toi.» C’est vrai qu’ils étaient plus gros dans le temps, reconnaît-elle. Mais j’étais capable d’en assumer le poids.» A la fin, elle apprend auprès de son frère, Olivio Fontana, avant de fréquenter l’Ecole de design de Bâle.

A 19 ans, elle épouse le journaliste grison Gerardo Zanetti (1938-2000) avec qui elle entame une prolifique collaboration et a trois enfants. Comment faisaient-ils? «Un des deux restait à la maison pendant que l’autre sortait travailler pour rentrer avec des sous.» L’éducation a aussi beaucoup changé, observe-t-elle. «A l’époque, on ouvrait la porte en disant «Allez jouer.» Aujourd’hui, les enfants doivent être des génies.»

Faire sa place dans un monde d’hommes n’est pas facile. A ses débuts, à Rome, où le couple vit quatre ans – avant d’en passer quatre autres à Londres, puis de se baser au Tessin pendant trente ans –, les collègues se moquent. Mais en voyant ses publications, ils la prennent au sérieux, la surnommant «virgoletta», à cause de sa petite stature, et «de grandes amitiés sont nées».

Puis, en indépendante, les reportages engagés s’enchaînent; d’abord en Europe, ensuite dans le monde entier. Pour la Neue Zürcher Zeitung, L’Espresso, Das Magazin, Die Woche, Elle, Paris Match… Aujourd’hui, le problème avec le photojournalisme, c’est le manque de ressources, estime-t-elle. «Je le vois avec mon fils, lui aussi photographe. Internet a changé la donne.» La photo numérique? Au début, elle était réticente, mais elle admet que «c’est plus rapide et que ça coûte moins cher».

Pendant la guerre du Vietnam, en rentrant de reportage, son mari lui raconte ce qu’il a vu dans les orphelinats. «On se demandait toujours ce qu’on pouvait faire; là, nous avions une possibilité concrète. On a adopté une petite fille.» Mariée à Zurich avec deux enfants, Nina a aujourd’hui 49 ans. Lorsqu’elle en a eu 26, sa mère et elle ont fait un reportage pour le Magazin du Tages-Anzeiger dans son pays d’origine. «C’était très fort. Nous sommes retournées à l’orphelinat, nous avons voulu chercher sa mère biologique, mais tout avait été détruit.»

En Afrique du Sud…

Pia Zanetti aime faire voir la force, la fierté des gens. «Au Nicaragua, par exemple, longtemps en guerre, les gens ne possédaient rien mais vous disaient: «Mi casa es tu casa.» Les reportages en Afrique du Sud la marquent aussi. «Au temps de l’apartheid, j’ai vu comment des gens traitaient d’autres êtres humains à cause de la couleur de leur peau… Nous avions un ami journaliste qui vivait dans un township avec qui nous ne pouvions même pas boire un café.»

Photographier l’intérieur d’un bus achalandé, réservé aux Noirs, n’allait pas de soi. Ni entrer dans les mines, où, partout dans le monde, les femmes – à part, bien sûr, sainte Barbe, la protectrice des mineurs – sont interdites; elles porteraient malheur. Persévérante et courageuse, elle a néanmoins réussi à immortaliser les travailleurs des mines d’or d’Afrique du Sud, de carbone de Belgique, d’argent du Mexique. «Ces hommes ne sortaient pas de la mine depuis des mois; lorsqu’ils voyaient une jeune femme blanche se pointer, la tension était très forte. J’ai parfois dû me cacher derrière l’objectif.»


Profil

1943 Naissance à Bâle.

1960-1963 Apprend la photographie avec son frère, le photographe Olivio Fontana, et suit le cours de photographie de l’Ecole de design de Bâle.

1963 Se marie avec le journaliste Gerardo Zanetti, avec qui elle collaborera.

2002 Exposition à l’Institut suisse de Rome: «Max Frisch – Je vis à Rome, la ville la plus magnifique du monde».

2016 Reportages pour Caritas au Soudan et au Soudan du Sud durant les conflits.

2020 Exposition «Pia Zanetti, Fotografin» à la Fondation suisse pour la photographie, à Winterthour.


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