Attendre que la marée descende, traverser l'immense baie gris argenté en marchant sur les grèves humides, éviter les bancs de sables mouvants. Approcher lentement du Rocher – amas étrange de maisons de granit collées les unes aux autres et battues par les vents –, le voir se dresser au milieu de la baie; atteindre les remparts, franchir la porte de l'Avancée et pénétrer dans la rue étroite qui grimpe à l'Abbaye. Il y a encore 150 ans, c'est ainsi que le voyageur abordait Le Mont-Saint-Michel. Aujourd'hui, le mystère et la magie ont disparu. Une digue-route de 2 kilomètres relie le Rocher au continent. Le visiteur gare sa voiture aux pieds des remparts, dont les soubassements sont enfouis sous deux mètres de sable. Le long de la digue, les grèves sont colonisées par des prés salés qui progressent inexorablement vers le Mont. Si rien n'est fait, dans quelques années, le

Mont va devenir champêtre…

Pour sauver le site, inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l'Unesco, le gouvernement français a lancé un vaste chantier de 750 millions de FF. Mené en collaboration par l'Etat et les collectivités territoriales, le projet de «restauration du caractère maritime» du Mont paraît facile: reporter à terre les parkings et bloquer la progression des prés salés. En fait, il est très compliqué. «Le Mont est une cité sacrée au pied de laquelle la mer va et vient avec les marées. Les grèves bougent sans cesse», explique Jean-Pierre Morelon, ingénieur général des Ponts et chaussées, nommé en 1995 pour piloter le projet au sein du Ministère de l'équipement, des transports et du logement. «Il a fallu démarrer en étudiant l'hydraulique avec un modèle miniature de la baie, poursuit l'ingénieur. Quatre ans d'études ont été nécessaires pour comprendre les mouvements de la mer et proposer des solutions.»

Le constat est simple. La marée, plus forte en montant qu'en descendant, dépose des milliers de mètres cubes de sédiments. Ce phénomène naturel d'ensablement a été aggravé par les hommes aux XIXe et XXe siècles. En asséchant le littoral pour conquérir des terres agricoles, ils ont poussé le continent vers le Mont. En construisant une digue-route pour couper les violents courants des marées, ils ont aussi permis aux sédiments de s'accumuler contre la digue. Le pire a été érigé en 1969: un barrage sur le Couesnon, le fleuve qui se jette dans la baie, pour protéger et valoriser les rives en amont. Depuis, le fleuve est beaucoup moins puissant et son courant ne vient plus balayer les grèves jusqu'au Mont.

Pour «effacer» les outrages de l'homme, les solutions proposées tournent autour de deux axes. D'abord, détruire le barrage sur le Couesnon et en reconstruire un autre. «Grâce à des vannes, la marée pourra à nouveau pénétrer dans le fleuve, explique Philippe Unterreiner, chef de la mission Mont-Saint-Michel qui conduit le projet au jour le jour. L'eau sera stockée derrière le barrage. On provoquera des chasses en laissant l'eau repartir pour aller déblayer les sédiments aux abords du Mont, sur 800 mètres de chaque côté.» Ensuite, la digue-route sera coupée; l'eau circulera à nouveau aux pieds du Rocher. La digue sera remplacée par un pont-passerelle avec des navettes et une voie piétonne. Les visiteurs laisseront leur voiture au départ de ce pont, à 2 kilomètres du Mont: là où se trouve déjà une aire d'accueil avec hôtels, restaurants et boutiques de souvenirs.

Le pont-passerelle s'arrêtera à 300 mètres des remparts. Un arrêt pour contempler le Mont. En l'absence de marée, les visiteurs descendront sur un terre-plein les menant directement à la porte de l'Avancée, entrée actuelle du Mont. Pendant les grandes marées, ce terre-plein sera submergé. Les visiteurs devront donc marcher sur un gué, légèrement surélevé, qui leur permettra d'accéder à un chemin piétonnier dans les rochers. Au plus fort des marées, pendant un petit moment, le Mont sera entièrement entouré d'eau.

Mené avec les élus locaux, ce projet de «restauration du caractère maritime» du Mont-Saint-Michel est séduisant. Il a pourtant fallu du temps pour convaincre les habitants du lieu. Et encore… Dans leurs boutiques de souvenirs, serrées les unes contre les autres le long de l'étroite rue principale qui monte au sommet, certains Montois ne comprennent toujours pas. «Pourquoi enlever les parkings?, se demande Maryvone Frammery, entre ses vitrines de bibelots à l'effigie du Mont. Moi, je ne les vois plus! Et puis pour nous, ce ne sera pas pratique.» Les habitants (une vingtaine) et les commerçants (une cinquantaine l'hiver, environ 300 l'été) du Mont devront en effet laisser aussi leur voiture à l'aire d'accueil. Ils auront une navette spéciale et les camionnettes de livraison pourront venir jusqu'aux pieds des remparts. «Je ne serai pas libre de circuler, ajoute la vieille femme. Et prendre une navette avec mes sacs de courses sous le bras, ce sera difficile…»

A la mission du Mont-Saint-Michel, pourtant, on assure que, malgré les désagréments, les Montois ont tout à y gagner. «Avec ce projet, on souhaite mieux répartir le flux des 3,2 millions de touristes, explique Philippe Unterreiner. Aujourd'hui, la moitié se concentre sur l'été et les week-ends. En plus, ce projet fait partie d'un vaste programme de mise en valeur de l'arrière-pays.» Les travaux doivent débuter à l'été 2002 et se terminer en 2004. D'ici là, les habitants pourront se faire entendre lors des enquêtes publiques qui se dérouleront cet été.