Demain je change de vie (1)

Pierre Ammann, l’ingénieur vaudois qui est devenu Bolivien pur sucre

Pierre Ammann vient de se marier en Amérique latine, pacte scellant son exil définitif de Suisse. A 70 ans, ce spécialiste de l’environnement multiplie les projets

Demain je change de vie (1/5)

Pierre Ammann vient de se marier en Amérique latine, pacte scellant son exil définitif

A 70 ans, ce spécialistede l’environnement multiplie les projets

Les dés sont jetés. Ou plutôt les anneaux sont échangés. Pierre Ammann a épousé Maria Elena à Cochabamba en début d’année, intégrant une famille bolivienne de 25 personnes. La fête a été endiablée, ponctuée d’une «heure de folie digne des carnavals brésiliens», confie-t-il. A l’aube de ses 70 ans et malgré son genou qui le fait souffrir, le Vaudois a dansé jusqu’au bout de la nuit.

La musique l’a enivré; comme la première fois qu’il a découvert cette terre andine en été 2008. Fraîchement retraité, l’ingénieur avait suivi un ami pour un voyage de quelques semaines. Ce dernier l’avait déjà convaincu plus tôt de soutenir son association, Racines, en faveur des populations d’Amazonie, mais jamais l’ancien directeur de l’usine d’incinération des Cheneviers à Genève n’avait mis les pieds dans la Cordillère.

«Lors de ce périple, nous avons suivi un groupe de musiciens traditionnels en tournée en Bolivie. J’ai vécu les émotions les plus fortes de ma vie. L’ambiance était magique. J’ai découvert un monde de spontanéité qu’on ne connaît guère dans notre région calviniste», raconte-t-il les yeux brillants.

Membre de l’Ensemble vocal de Terre-Sainte puis de l’Ensemble choral de La Côte à Nyon, Pierre Ammann était habitué aux chants religieux chrétiens. Il tombe sous le charme de la musique bolivienne et de ses instruments, le charango, la kéna.

La magie finit d’opérer au Salar d’Uyuni, immense désert de sel à 3600 mètres d’altitude. A 62 ans, le Vaudois a déjà parcouru le monde, mais ce périple le convainc de quitter son pays, sa richesse et son confort – en Bolivie, 43% de la population vit sous le seuil de pauvreté – ainsi que ses trois enfants devenus adultes.

De passage en Suisse pour une intervention chirurgicale, Pierre Ammann relate avec plaisir sa vie d’autrefois, celle 100% helvétique. L’ingénieur chimiste a consacré quasiment quarante ans de sa vie aux stations d’épuration et d’incinération du pays. «Ingeniero de mierda», dit-il en plaisantant. Il s’est battu pour la sauvegarde des eaux du Léman, luttant contre les émissions de phosphate. Il a participé au développement d’une start-up pour le recyclage des piles avant de reprendre en 1996 la direction de la plus grosse usine d’incinération de Suisse, les Cheneviers. «J’ai toujours saisi les occasions quand elles se présentaient!» lance-t-il.

Il finit sa carrière aux Services industriels de Genève comme ingénieur en environnement, récoltant par exemple l’huile de friture auprès des restaurants du canton pour alimenter la barge qui achemine les déchets sur le Rhône. «La meilleure huile provenait d’un célèbre fast-food américain», détaille le Vaudois à l’accent bien trempé.

Le retraité, vêtu d’un simple polo et d’un short, a l’étoffe d’un passionné, bon vivant – on en oublierait presque la paire de cannes qui l’accompagne depuis son opération. Pierre Ammann n’est pas du genre à se lamenter.

L’homme divorcé prend sa retraite en 2008 à l’occasion d’un changement de direction aux SIG, et entame une vie de consultant. C’est une affaire de cœur qui – comme souvent – donne l’impulsion nécessaire, en 2012. «Un besoin de changer d’air», glisse-t-il, sans vouloir détailler cette affaire sentimentale. Il remplit un container avec toutes ses affaires, des bouteilles de vin et de la nourriture.

«Je me rappelle quand j’ai annoncé à mes enfants que je plaquais tout pour aller vivre en Bolivie. Ils ont dit: «Chic, on va voyager.» Puis, la seconde d’après: «Papa, quand seras-tu enfin raisonnable?» Il rit: «Ils me connaissent bien, moi et mes idées marginales. Mai 68 a laissé des traces.»

Ses amis, aussi, affirmeront qu’il est fou, mais sa décision est «mûrement réfléchie», assure-t-il. Il s’est engagé depuis plusieurs années pour l’association Racines: il a développé des sécheurs solaires pour fèves de cacao avec l’Ecole d’ingénieurs de Genève (devenue l’Hepia). Il s’est intéressé à la production de biogaz avec des déchets d’orange. Il s’est passionné pour les arbres bio-minéralisateurs, capables de prendre le CO2 dans l’air et de le déposer sous forme de calcaire dans la terre. Il réalise qu’il doit se rendre sur place pour faire avancer les projets.

L’association, dont il est devenu le vice-président, récupère des tonnes de matériel, des installations de génie chimique liquidées par des hautes écoles suisses, mais aussi des entreprises comme Novartis, pour les envoyer aux universités boliviennes.

Homme de terrain, Pierre Ammann change de continent, de quotidien… mais pas de passion. Il décroche de nouveaux mandats sur place, pour la gestion des déchets d’une mine à ciel ouvert à 4500 mètres d’altitude, notamment.

«En Suisse, on vit dans la soie, et on se lamente! Alors qu’en Bolivie, chaque petit projet peut avoir un vrai impact.» Reste que le retraité impétueux a dû apprendre la patience. «Avec l’administration», peste-t-il. «En Bolivie, c’est dix fois pire qu’en Suisse! Pour notre mariage, il a fallu présenter tellement d’attestations, de documents. La police est même allée enquêter auprès du voisinage.»

Il a rencontré sa nouvelle épouse dans le milieu associatif. Maria Elena travaille dans une organisation qui aide les enfants des rues à Cochabamba. Le couple a acheté un appartement dans un immeuble de la métropole perchée à 2500 mètres, mais rêve de se construire une maison dans ce pays verdoyant.

Pierre Ammann regrette l’air pollué de la cité, mais ne se montre pas découragé par la corruption qui gangrène le système, ni par les mauvaises rencontres.

Ce «faux taxi» qui l’a dévalisé à La Paz lors de son premier voyage? «C’était de ma faute. On sait bien qu’il ne faut pas héler de taxi dans la rue!» lâche-t-il en haussant les épaules. Il loue un pays accueillant et authentique. «En tant que gringo, vous avez intérêt à être vous-même pour être accepté. Les Boliviens vous testent tout le temps», constate-t-il, amusé.

Et s’il n’y a pas d’âge pour apprendre les langues, le retraité en est la preuve. Il ne parlait pas un mot d’espagnol lors de son voyage à 62 ans. Huit ans plus tard, il est devenu parfaitement bilingue. Pierre Ammann veut adopter la nationalité bolivienne et attend impatiemment le printemps 2016 pour passer l’examen de naturalisation, au terme de ses trois premières années de résidence.

«Il ne faut pas oublier la nourriture!» s’exclame-t-il soudain. «En Bolivie, on dit qu’on ne mange pas pour vivre, mais que l’on vit pour manger.» L’expatrié s’est adapté à la gastronomie locale, 100% carnée. Il mélange recettes suisses et boliviennes, marinant la viande dans la papaye pour l’attendrir. Il a même réussi à surprendre ses copains suisses en ramenant d’excellents vins de la Cordillère.

Car il revient une fois par année, voir ses enfants et ses petits-enfants. Ou subir des interventions chirurgicales dans les hôpitaux helvétiques. Il en profite alors pour faire découvrir son pays d’origine à Maria Elena: la crème de Gruyère, le Paléo, Les Diablerets…

Il nous relate sa vie, comme si elle ne faisait que commencer. Assoiffé de découvertes. Il veut se mettre à la fameuse flûte bolivienne, la kéna, «quand j’aurai arrêté de travailler». «Conserver des projets, des intérêts, c’est ça qui maintient!» conseille-t-il aux futurs retraités.

Ses amis affirmeront qu’il est fou, mais sa décision est «mûrement réfléchie», assure-t-il

Demain: du journalisme à la culture jurassienne

«La nourriture? En Bolivie, on dit qu’on ne mange pas pour vivre, mais que l’on vit pour manger»

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