Tout est prêt pour le grand jour. Dans le décor rococo et feutré du nouveau Maxim's de Genève, Pierre Cardin arpente les lieux, vérifiant le moindre détail. Moquette à fleurs sombres, lampes Art déco, boiseries ajourées, meubles polis: rien ne manque à la reproduction du fameux modèle parisien, symbole de luxe et de prestige. «J'ai l'habitude. C'est le 18e Maxim's que j'inaugure dans le monde. Le dernier, c'était en novembre à Shanghai. Le prochain sera à Monaco.» Un simple maillon dans une longue chaîne. La renaissance de l'établissement genevois revêt pourtant une importance particulière pour Pierre Cardin. Détenteur de la grande marque française depuis 1981, le Maxim's de Genève lui avait toujours échappé: il avait été fondé en 1918 – bien avant que la marque ne soit déposée à Paris. Ces dernières années, le cabaret était même devenu un lieu de douteuse réputation, entre prostitution et blanchiment d'argent sale. «J'ai investi 2 millions de dollars pour le transformer en restaurant de luxe et lui rendre sa réputation.» A-t-il songé à un échec possible? «C'est toujours un risque, se contente-t-il de répondre. Mais il ne faut pas avoir peur de perdre.»

A 76 ans, c'est peut-être ce goût du risque qui fait le charme très particulier de Pierre Cardin. Derrière des lunettes rectangulaires, l'œil est toujours vif, malgré la pénombre du lieu. Même si le risque est devenu aujourd'hui pour lui une notion très relative. Avec un empire de près de 200 000 salariés à travers le monde, Pierre Cardin est probablement le seul couturier totalement indépendant. Véritable colon du capitalisme créatif – sans sponsor, sans banquier –, il est seul maître à bord d'un navire qu'il gouverne à la boussole de son instinct. La marque Cardin est produite de Tokyo à Moscou, grâce à un système de licences dont il est le génial inventeur – «en Chine, j'ai une usine de 40 000 employés uniquement pour des vêtements masculins». Propriétaire du restaurant Maxim's de Paris depuis 1981, il a fait de l'établissement culte une marque interplanétaire qu'il décline avec plus de 800 produits dans près de 110 pays. Champagne, parfum, cigares, bateau de croisière, porcelaine, aliments de luxe, Maxim's est partout. «D'ici à cinquante ans, dit-il, la marque Maxim's sera plus connue que Cardin.» C'est dire l'importance de l'enjeu. Le magazine américain Forbes chiffre sa fortune personnelle à 125 millions de dollars et son chiffre d'affaires à 10 milliards de dollars. «J'ai toujours été ambitieux, avoue l'intéressé sans fausse modestie. Je voulais être le premier, j'étais doué et travailleur, j'ai tout réussi.»

Né à Venise en 1922, d'une famille très simple, cet Italien immigré en France à l'âge de 2 ans a toujours choisi sa route en fonction des découvertes qu'il avait à faire, en véritable Marco Polo de la mode et des affaires. Sans bac, avec une simple expérience de comptable, mais habité de rêves de théâtre et de cinéma, il débarque en 1945 à Paris pour entrer chez Paquin, prestigieuse maison de haute couture. Sur les conseils d'une voyante qui lui prédit que «jusqu'à la fin de sa vie il serait au plus haut de l'arbre qui donnerait des fruits et des fleurs et que ses drapeaux flotteraient partout dans le monde». Après Paquin, Schiaparelli, puis Dior le forment. C'est l'époque de Cocteau, Piaf, Visconti et tant d'autres. Il reprend une maison de costumes de théâtre et de cinéma. Cocteau l'engage pour La Belle et la Bête. Emporté dans le tourbillon parisien, le jeune ambitieux – «servant sans être servile» – rencontre un monde de créateurs, profondément libres. De cet âge d'or, Cardin a gardé un sens inné de la provocation. «Je sais tout faire et j'aime la contestation. De quoi aurais-je peur?» Dans son métier de couturier, il a su être visionnaire. En imposant une silhouette géométrique à la femme – qui ne se souvient pas des robes-cosmonautes? – ou en inventant le prêt-à-porter masculin – il fait défiler des mannequins dans des grandes surfaces au grand dam de la profession. Côté cœur, ses amours passionnées avec Jeanne Moreau, dont il aurait voulu avoir un enfant, ne l'ont pas empêché de cultiver des relations intimes avec des hommes.

Vitrine française du luxe à l'étranger, Pierre Cardin est couvert d'honneurs. En plus d'une kyrielle de médailles, il est devenu en 1991 ambassadeur honoraire à l'Unesco. Un an plus tard, il est reçu à l'Académie française des beaux-arts. «Je suis le premier couturier à y figurer.» Une belle revanche pour le petit immigré italien qui est aussi devenu mécène. A Paris, il crée l'Espace Pierre Cardin où il gère un théâtre et un cinéma. Les voyages se multiplient – affaires et missions diplomatiques – sans jamais perdre le lien premier. Tous les matins, il travaille dans son atelier de haute couture à la création de nouveaux modèles réservés à ses clientes privées. Trois heures exclusivement destinées à dessiner et coudre. L'après-midi est consacrée à sa deuxième passion: la création de nouvelles affaires. «Je suis vieux et je sais que je n'emporterai rien dans ma tombe. Célibataire, je n'ai pas de famille, donc pas de responsabilités. Tout ce que je fais aujourd'hui, je n'ai pas besoin de le faire. Je le fais pour le droit d'exister. En reculant ce moment où je devrai m'arrêter. Je sais que, tôt ou tard, la vie m'échappera.»