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Pierre, 28 ans, est un homme heureux. Il vit de son bien, qui est immense: la nature et le bétail qui s’en nourrit.
© Eddy Mottaz /Le Temps

Portrait

Pierre Morard, petit paysan libre dans son chalet d’alpage

Enfant, il voulait vivre dans une ferme. Il vient de quitter la ville et est monté sur l’alpe avec femme et enfants. Cent cinquante vaches, 400 litres de lait traits chaque jour. Une vie rude mais saine

85 hectares de pâturage bornés par 52 kilomètres de clôture. Voilà son monde. Vaste domaine accroché à la Dent de Jaman, au-dessus de Montreux, à 1400 mètres d’altitude. En montant, le lac scintille comme une goutte de lumière puis s’éclipse quand la montagne, massive, lui fait de l’ombre. Une vallée encaissée, des pentes abruptes et beaucoup de randonneurs. Un chalet en bord de sente: la petite épicerie de Pierre Morard. C’est là qu’il écoule en vente directe sa production de fromages, viandes, légumes. Un libre-service. Promeneurs et gens du coin se servent et versent leur dû dans la cagnotte. «Jamais personne n’a resquillé», dit-il.

Pierre, 28 ans, est un homme heureux. Il vit de son bien, qui est immense: la nature et le bétail qui s’en nourrit. Il habite plus haut, aux Pontets, avec Jessica, son épouse, et leurs deux enfants (3 ans et 4 mois) dans un chalet charmant mais rustique. En cuisine trône le monumental chaudron de 500 litres où chauffe chaque matin le lait de la traite. A gauche, une porte conduit à une buanderie puis à la longue étable. Animaux et humains si proches, quasiment sous le même toit. En haut, la chambre pour les quatre. En mai dernier, il faisait si froid qu’ils ont fait bouillir de l’eau dans une grande cuve.

Un rêve de gosse

C’est un rêve de gosse qui a porté Pierre Morard là-haut: être un jour paysan. Enfant, à Vevey où son père était gérant d’immeubles, il jouait à la ferme. «Je disais que plus tard j’aurais mon domaine et mes animaux», se souvient-il. Il s’en donne les moyens: un CFC décroché à l’Institut agricole de Grangeneuve (FR). Puis un apprentissage chez un patron du côté de Châtel-Saint-Denis. «Logé, nourri, blanchi et 700 francs par mois», résume-t-il.

Il est ensuite employé agricole puis dépanneur (des remplacements dans des fermes lorsque l’éleveur est souffrant ou absent). «Une très bonne école, on arrive et il faut tout trouver, jusqu’au bouton qui allume la lumière», dit-il. Il décroche un emploi à l’Agroscope, le centre fédéral de recherche agricole, mais bondit lorsqu’il apprend en 2017 que la ville de Montreux loue 85 hectares d’alpage et trois chalets. Il postule et convainc le jury qu’il fera un bon gardien de troupeau. Il a en pension 150 bêtes (130 génisses et 20 vaches laitières) appartenant à 14 propriétaires différents. Pierre a monté aussi 11 poules, trois chevaux et 10 cochons qu’il a acquis. Ces derniers sont voués à la viande, les chevaux aident aux champs et les poules pondent chacune un œuf par jour.

Quand il a découvert les lieux, il s’est dit: «Bienvenue au paradis.» Mais lorsqu’il a ouvert la porte des chalets puis franchi la clôture des prés, il s’est trouvé tout à coup démuni. «Il fallait tout acheter, du balai à la pelle, en passant par la Jeep et le tracteur», résume-t-il. Les banques ont rechigné à lui avancer de l’argent, pas la famille.

«Pas une minute à moi»

Les journées commencent à 4 heures, s’achèvent à 23. «Pas une minute à moi», sourit-il mais tout le temps à lui puisque c’est un choix de vie. Œil pétillant, cheveux de blé, très souriante, Jessica, qui est assistante en soins communautaires à 50%, l’aide à traire les vaches, à emballer les fromages et à les livrer. «C’est un projet familial», insiste Pierre. Jessica approuve. La ville, le monde, les infos leur manquent à peine. Le dernier journal que Pierre ait lu date de mai dernier. Pas de réseau là-haut, sauf en quelques endroits très précis qu’ils ont balisés. Ce qui a permis à Jessica d’appeler les secours l’autre jour quand Pierre a été ébouillanté par le chaudron. Brûlures au troisième degré aux avant-bras et au ventre. Urgences à Montreux. Il était de retour le soir même aux Pontets pour s’occuper des vaches, contre l’avis des médecins.

La famille et les amis sont venus aider le jeune couple à traire (400 litres de lait par jour) et faire le fromage à l’ancienne dans le chaudron. Il en propose trois, le Tor (raclette), le Pontet (vacherin) et le Soladier (gruyère). Quand on est monté ce jour-là, ils étaient nombreux à table. Une tante de Pierre confie: «Je trouve cela admirable, c’est un rêve fou qui se réalise pour eux.» Vie harmonieuse certes mais parfois rude. Le manque d’eau a poussé les autorités à couper sans préavis l’alimentation au sommet de l’alpage. «Jessica et moi avons dû descendre en catastrophe les vaches, pas le temps d’appeler à l’aide, on a fini à 1 heure du matin.»

La désalpe en septembre

Plein de projets en tête: des brunchs pour les randonneurs, des repas d’entreprise à la ferme, proposer de vivre l’expérience «dormir sur la paille», etc. Pour la désalpe en septembre, 80 personnes sont attendues. De la fin octobre à la fin avril, Pierre rejoint l’Agroscope, qui lui réserve un emploi. La famille loue un appartement à Bulle. Existence aux antipodes de celle d’été.

«Notre fille aînée ne trouve pas drôle qu’on ne dorme plus tous ensemble», confie Pierre. Les animaux manquent à tous, bien entendu. Les vaches sont dans les étables, les chevaux de retour aux écuries, les porcs ont été réduits à l’état de jambon, échine, côtes et saucissons. Les poules, qui ne sauraient être plumées puis rôties, vont en EMS chez une dame qui accueille chevaux, chiens, chats, lapins et gallinacés un peu âgés.


Profil

1990 Naissance à Vevey.

2008 CFC agricole.

2011 Mariage avec Jessica.

2017 Location de l’alpage.

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