Architectes, urbanistes, spécialistes de l'énergie et de la mobilité... ils œuvrent aux transformations urbaines. Cet été, «Le Temps» propose une série de quatre portraits en lien avec le programme du Forum des 100 du 14 octobre prochain. Thème: «Les villes au cœur du changement» (inscriptions ici).

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Il a les mains dans le cambouis de la transition énergétique depuis bientôt quarante ans et (presque) tout vécu. Pierre Renaud nous reçoit au siège du groupe Planair, une fabrique d’horlogerie construite en 1906, à l’entrée de La Sagne, sur les hauts du canton de Neuchâtel. Une bâtisse pleine de charme avec sa tourelle et ses pièces lumineuses qui donnent sur les pâturages où travaillent 40 des 120 collaborateurs de l’entreprise.

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L’ingénieur impressionne d’emblée par son franc-parler et la constance de ses convictions. Un personnage. Il commence d’ailleurs par clarifier la situation. Il a cédé le groupe Planair, son bébé, créé en 1985, aux membres de la direction de l’entreprise il y a trois ans. Mais il en garde 10% du capital.

En juin 2021, il s’est retiré du conseil d’administration qu’il présidait et où lui succède le socialiste vaudois Roger Nordmann. Il conserve quelques mandats de commissions fédérales ou cantonales. «Je viens de créer une nouvelle structure, ajoute-t-il, je me voyais mal rester toute la journée à la maison, ma femme n’aurait pas supporté.» Startuper à 65 ans bien sonné, il est aussi le président de l’exécutif de La Sagne sous les couleurs du PLR.

En Patagonie…

En cycliste passionné, il continue de pratiquer le vélo à haute dose: des trajets réguliers entre son domicile et ses nouveaux bureaux à La Chaux-de-Fonds, la participation à des courses populaires et ce tour de trois mois à travers la Patagonie en solitaire qu’il évoque des étoiles dans les yeux: «C’était en 2018, comme un parcours initiatique.»

Le groupe Planair qu’il a créé s’est implanté au fil des années dans tous les cantons romands et en France. Ses réalisations se lisent comme un inventaire à la Prévert: projet solaire à l’aéroport de Genève, études pour l’emblématique bâtiment Géopolis de l’Université de Lausanne, de nombreux travaux de rénovation et d’assainissement de bâtiments scolaires ou de logements… Pierre Renaud suit aussi avec intérêt la construction de ces nouveaux quartiers comme les Plaines-du-Loup à Lausanne, qui correspondent en général aux normes énergétiques les plus strictes. Il s’en réjouit. Mais souligne: «Le vrai enjeu, c’est l’existant. Ces écoquartiers sont l’arbre qui cache la forêt.»

Sa spécialité depuis toujours, c’est le lien entre l’approvisionnement en énergie et l’aménagement du territoire. Né en ville de Neuchâtel en 1955, d’une mère zurichoise et d’un père originaire de Rochefort-Les Grattes, qui gravira tous les échelons hiérarchiques de la Banque cantonale, il fait ses études à l’Ecole polytechnique de Zurich. Par goût de la découverte et un peu pour se distinguer de son frère jumeau: «Il avait choisi l’EPFL et l’électricité, plaisante-t-il, j’ai opté pour la mécanique et la Suisse alémanique.»

Comme assistant, il se consacre à un ambitieux travail bibliographique qui porte, justement, sur les rapports entre les enjeux énergétiques et la planification territoriale. Un homme fait alors autorité: Samuel Mauch, le père de l’actuelle maire de Zurich, Corine Mauch. «On savait aussi que les émissions de C02 allaient nous créer des problèmes. Plusieurs scientifiques de haut vol tiraient déjà la sonnette d’alarme.»

Voilà pourquoi l’absence d’une prise de conscience véritable le navre. Dépité par le refus populaire de la loi sur le CO2 («nous avons perdu cinq ans»), il reproche au Conseil fédéral de ne pas avoir eu de plan B, même si le contre-projet à l’Initiative pour les glaciers offre quelques pistes. «Regardons la réalité en face. Les changements nécessaires ne seront pas indolores. Ni sur le plan financier ni en termes de confort de vie.»

Un brin provocateur, ce défenseur précoce de l’énergie éolienne prend volontiers l’exemple des oppositions qu’elle suscite. Et de nous poser une colle: «Savez-vous combien de mètres carrés de cellules photovoltaïques il faudrait, sur un territoire comme La Sagne, pour produire la même quantité d’électricité qu’avec une seule turbine? Cent mille mètres carrés.» Il ne s’agit pas de jouer un type d’énergie contre une autre, poursuit-il, mais de prendre conscience qu’il ne faut en écarter aucune. Et le nucléaire? «Les électriciens obtiendront une prolongation. Mais dix ans d’activité en plus pour les centrales, ça ne change pas le fond du sac. Nous sommes à côté de la cible.»

Pas du genre à se morfondre

Pierre Renaud n’est toutefois pas du genre à se morfondre et à jouer les collapsologues. Pragmatique, il souligne le nombre croissant de villes qui se mettent au chauffage à distance. Il se réjouit des limitations de vitesse au centre de plusieurs villes suisses. Exemple à La Chaux-de-Fonds, où une partie de la population proteste, mais s’y fait peu ou prou. Idem à Lausanne et à Genève, où selon lui, près de 80% des rues passeront aux 30 km/h. «C’est un changement qui s’est opéré discrètement, mais qui fera une vraie différence.»

Pierre Renaud compte aussi sur les progrès réalisés dans la production et la valorisation de l’hydrogène. Le groupe Planair est d’ailleurs associé à un important projet de recherche dans ce domaine au sein de l’Agence internationale de l’énergie. Les batteries pour le stockage journalier de l’électricité, l’hydrogène pour le stockage saisonnier. Des moyens financiers considérables sont investis et le prix des appareils nécessaires, les électrolyseurs pour commencer, va continuer à baisser. Des économies d’échelle comparables à celles observées dans le photovoltaïque.

Mais tout ingénieur qu’il est, Pierre Renaud compte avant tout sur des changements d’habitudes et une organisation nouvelle de nos modes de vie. Un signe: alors que la population de villes comme La Chaux-de-Fonds ou Le Locle ne cesse de diminuer, celle de La Sagne, qui vient de dépasser les 1000 habitants, augmente depuis plusieurs années. «Si vous faites abstraction des odeurs de purin qui sont de saison, conclut-il, avec un sourire, vous êtes ici dans une nature qui séduit un nombre croissant de citadins.» Pour lui, ça ne fait pas un pli: la pandémie et la généralisation du télétravail ne peuvent qu’accentuer la tendance.


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