Une lente descente dans les ténèbres de la dépression, la souffrance lancinante qui n'oublie jamais son rendez-vous quotidien, le sol qui se dérobe sous vos pieds. Et puis, dans la nuit obscure, la rencontre avec les mystiques, vives flammes d'amour et d'espoir. La prise de conscience fulgurante que la volonté de Dieu n'est pas cette contrainte que vous aviez imaginée, ou que votre éducation a voulu vous imposer. Enfin, la lumière qui peu à peu chasse l'ombre. La vie, de nouveau, en plénitude.

«Se sanctifier, c'est devenir soi-même.» Pierre Stutz, un ex-prêtre argovien établi depuis peu à Lausanne, a mis longtemps à faire siennes ces paroles du moine américain Thomas Merton. Le chemin a été long qui l'a amené à renoncer à son ministère afin de pouvoir vivre librement son homosexualité, «J'ai dû accepter que le célibat n'était pas la forme de vie qui me convenait», dit-il. Il y a un an et demi, ne parvenant plus à lutter contre une sexualité trop longtemps refoulée, il a fait le grand saut: dans une lettre adressée à l'évêque de Bâle, il avouait ses penchants et annonçait son intention de quitter la prêtrise. Un geste qui avait fait grand bruit dans les médias. Bien sûr, Pierre Stutz aurait pu continuer à exercer son ministère au sein de l'Eglise catholique tout en entretenant une relation secrète, comme le font tant de prêtres, homosexuels ou hétérosexuels. Il a préféré vivre au grand jour et abandonner sa vocation. Un véritable déchirement, car il reste un homme sacerdotal et regrette de ne plus pouvoir célébrer les sacrements.

Après plus d'un an de silence, cet amoureux de la Suisse romande, qui a vécu longtemps à Neuchâtel, vient de publier deux livres* en français et donne de nombreuses conférences en Allemagne et en Autriche, des pays dans lesquels il est très connu. Pierre Stutz écrit en effet des ouvrages spirituels à succès. A ce jour, il a publié une trentaine de livres qui se sont vendus à 350 000 exemplaires dans l'aire germanique. Il a ainsi réalisé son rêve d'enfance: vivre de l'écriture. Maintenant qu'il a fait son coming-out, il souhaite apporter son témoignage: oui, on peut être à la fois chrétien et homosexuel. «Ce n'est pas moi qui ai choisi d'être homosexuel. J'ai la conviction que Dieu m'a créé ainsi», dit-il. L'homosexualité, une volonté de Dieu? Il n'y a pas d'hésitation dans sa voix: «Oui. La grâce ne peut pas faire son chemin dans l'homme lorsque celui-ci nie sa nature. Et ce ne sont pas quelques versets bibliques sortis de leur contexte qui me convaincront du contraire.» La position de l'Eglise catholique sur l'homosexualité, qui demande aux gays et aux lesbiennes de ne pas pratiquer leur sexualité, l'indigne: «C'est de la schizophrénie. Dieu ne peut pas vouloir une chose pareille. Vivre sa sexualité est un acte profondément spirituel, pour autant qu'on le fasse de manière responsable.»

Après son coming-out, Pierre Stutz avait peur d'être rejeté par les milieux religieux qu'il fréquentait, notamment l'abbaye ouverte de Fontaine-André (www.fontaine-andre.ch) dans le canton de Neuchâtel, dont il était l'un des fondateurs. Mais la grande majorité des réactions ont été positives: «J'ai reçu 800 lettres. Des moines et des sœurs m'ont félicité. De nombreux parents m'ont écrit que je les avais réconciliés avec l'homosexualité de leur fils ou de leur fille. J'ai aussi reçu environ 30 lettres qui me promettaient l'enfer ou me recommandaient de suivre une thérapie pour «guérir». Mais l'enfer, je l'ai connu pendant ces années de souffrance où je me refusais à rompre la promesse qui me liait à l'Eglise. Mon éducation religieuse ne m'avait pas appris qu'il était important de s'aimer et de s'accepter soi-même. La lecture des mystiques, notamment celle de Thérèse d'Avila, m'a libéré. La réformatrice du Carmel m'a enseigné qu'il n'y a pas de connaissance de Dieu sans connaissance de soi. Or, j'ai toujours entendu dire qu'il était plus important de s'occuper des autres.» Comme il arrive souvent après la traversée du désert que représente la haine de soi, la peur, fécondée par l'émotion enfin reconnue et libérée, s'est transformée en force.

«Je suis étonné, avoue Pierre Stutz dans son français teinté d'accent alémanique. Je suis encore plus sollicité qu'avant pour donner des conférences, et mes livres se vendent encore mieux.» Avec le recul, il considère que le célibat était aussi une protection contre une sexualité qui n'osait pas dire son nom. «J'ai été ordonné prêtre en 1985. Je voulais donner une image idéale du célibat, prouver qu'on pouvait faire ce choix et être en même temps très vivant et proche des gens. Je tenais à cette image idéale de moi-même. Sans la lecture de maître Eckart, je n'aurais pas réussi à lâcher prise.» S'il n'est plus prêtre dans les faits, il le reste dans son for intérieur et continue de faire des accompagnements spirituels.

Ce sont les mystiques qui ont réconcilié en lui spiritualité et sexualité. «J'ai découvert chez eux que Dieu m'appelait à être un signe de réconciliation entre la spiritualité et l'homosexualité. C'est la raison pour laquelle je ne suis pas sorti de l'Eglise.» Pour Pierre Stutz, vivre en mystique ne consiste pas à s'isoler des hommes, mais à s'engager pour une Eglise plus ouverte. «Je veux créer une spiritualité d'opposition.» Son nouvel état laïc va lui faciliter la tâche. Dans le passé, il s'est retrouvé en butte aux critiques du cardinal Ratzinger pour des écrits non conformes à la doctrine catholique. Un événement qui a précipité la profonde crise existentielle qu'il a traversée il y a plus de dix ans. Les deux livres qu'il publie aujourd'hui en français sont le fruit spirituel de ces années de lutte où il a compris que Dieu n'était pas un juge, mais une source intérieure.

Se connaître pour connaître Dieu. Le cheminement mystique au quotidien, Editions saint-augustin.

Gérer sa crise en confiance, Editions saint-augustin. Internet: http://www.pierrestutz.ch