Les apôtres de la DHEA, «l'élixir de jouvence des années 90», devront revoir leurs fols espoirs à la baisse. Cette hormone naturelle, qui aurait dû protéger contre le cancer, augmenter la mémoire, réduire les problèmes cardio-vasculaires, combattre les états dépressifs, en un mot proposer une nouvelle jeunesse à tous les vieux, a été l'objet d'une étude clinique dont les premiers résultats ont été publiés dans la revue the Proceedings of the National Academy of Science du 11 avril. Etienne-Emile Baulieu, père de la pilule RU 486 et professeur à l'INSERM (Institut national de la santé et de la recherche médicale) à Paris, et ses collègues l'ont testée durant une année sur 280 personnes, âgées de 60 à 79 ans. Certes, la DHEA, par rapport à un placebo administré en double aveugle, produit un certain nombre d'effets bénéfiques sur la santé. Mais pas de miracles.

Libido en hausse

Ce sont surtout les femmes qui en retirent des avantages. Chez celles de plus de 70 ans, les chercheurs ont observé une amélioration du renouvellement des cellules osseuses. Les scientifiques notent également une meilleure hydratation de la peau, une épaisseur plus grande du derme, une production accrue de sébum, et une diminution de la pigmentation. Finalement, l'étude précise aussi que la libido des femmes les plus âgées augmenterait. Un résultat intéressant, certes, mais dont il n'est donné aucun détail statistique dans l'article. On sait seulement que c'est un paramètre qui est ressorti de deux questionnaires soumis aux patients avant et après l'expérience.

La DHEA (déhydroépiandrostérone) est une hormone sécrétée par la glande corticosurrénale à partir du cholestérol. C'est un stéroïde qui ressemble beaucoup à la testostérone, ce qui expliquerait son effet sur la libido. Elle est produite en petites quantités et sa fonction physiologique est encore méconnue. L'évolution de sa teneur dans le corps suit une courbe en cloche. Le taux est faible durant l'enfance, atteint un maximum à l'âge adulte et chute ensuite à la vieillesse. Toute la question est donc de savoir si cette chute est une conséquence ou une cause de la vieillesse. Dans le second cas, les débouchés thérapeutiques seraient immenses et justifieraient le battage médiatique entourant ce produit. Toutefois, l'étude française ne permet pas de répondre à cette question.

«Ce n'est pas, en l'état, une étude qui bouleverse la gériatrie, estime Karl-Heinz Krause, professeur en biologie du vieillissement au Département de gériatrie de l'Hôpital cantonal de Genève. Les résultats rapportés après une année ne sont pas impressionnants.» L'amélioration de la masse osseuse, notamment, ne concerne pas tout le squelette. Le col du fémur, qui est l'os qui se brise le plus souvent chez les femmes âgées, n'est pas «consolidé» par la DHEA. En plus de la libido, la seule amélioration vraiment nette est celle de la peau. Cette partie de la recherche a d'ailleurs été réalisée par L'Oréal Recherche, qui possède entre autres les marques de cosmétiques Lancôme, Biotherm et Helena Rubinstein.

«Mais il faut dire qu'une année, c'est peu pour observer des changements dans les os, poursuit Karl-Heinz Krause. Ces résultats justifieraient donc parfaitement la mise en place d'une étude avec plus de patients et sur un plus long terme.» Une étude plus longue serait également utile pour détecter d'éventuels effets secondaires. Si aucune accumulation dangereuse de DHEA ou de stéroïdes dans le sang n'a été mesurée cette fois-ci, on ne sait toujours rien sur l'accroissement possible des risques de cancer ou de maladies cardio-vasculaires, redouté par les médecins.

Dans la conclusion de leur article, Etienne-Emile Baulieu et ses collègues proposent également de poursuivre leurs travaux. Les liens entre les concentrations de DHEA et l'ostéoporose, la qualité de la peau, la dépression, la mémoire doivent encore être affinés, voire établis. Il faudrait aussi étudier des personnes plus vulnérables, c'est-à-dire âgées de plus de 80 ans. Les 280 patients sont jugés par les chercheurs eux-mêmes comme étant particulièrement en bonne condition physique. Néanmoins, «cette étude, écrivent les auteurs, peut aider à mieux définir comment et à qui la DHEA doit être administrée.»

Il y a peu de chance que cette hormone remplace un jour les autres traitements utilisés aujourd'hui pour limiter la dégradation de la santé liée à la vieillesse. «Tout au plus, la DHEA deviendra un nouvel outil pour les médecins, souligne Karl-Heinz Krause. Pourquoi pas une alternative aux œstrogènes qui augmentent légèrement le risque du cancer du sein et de maladie cardio-vasculaires. Mais pour l'instant, tant qu'on n'en sait pas davantage, je ne proposerai pas à mes patients de prendre de la DHEA de manière sauvage.»

Et d'ajouter qu'il comprend néanmoins l'engouement, même exagéré, du public pour ce genre de produit. «C'est une demande légitime de la part des gens que de s'informer ce que la vieillesse leur prépare et quels sont les moyens de s'en prévenir», explique-t-il. C'est pourquoi le Département de gériatrie de l'Hôpital de Genève entend mettre sur pied dans un proche avenir une clinique de prévention du vieillissement. Elle fonctionnerait comme une polyclinique, les personnes intéressées pouvant s'y rendre pour recevoir soins et conseils avant d'être dirigées à nouveau vers leur médecin traitant.