Je me souviens d’un hôtel de luxe où la robinetterie était si compliquée que je n’ai pas réussi à faire fonctionner la douche.

Je me souviens de toilettes japonaises si raffinées que j’aurais pu y boire le thé.

Je me souviens de WC si précaires – un grand trou qui donnait le vertige – qu’elles m’avaient filé le fou rire, mais ça, je ne l’avais encore jamais vécu.

Je tairai le nom de l’établissement parce que je l’aime bien, qu’il est près de la gare Cornavin et que je m’y rends régulièrement. J’étais donc en train de boire un café quand je décide d’aller aux toilettes. Connaissant les lieux, j’y vais d’un pas ferme. Arrivée au sous-sol, je constate que la porte est fermée, et la poignée bloquée. J’insiste, rien n’y fait. Je remonte à l’étage, demande ce qui se passe. On me dit:

– «Ah oui, on a oublié de vous dire. Par sécurité, il faut désormais un code pour aller aux cabinets».

On me le donne en chuchotant. J’ai l’impression d’être la Mata Hari des sanitaires.

Besoin pressant

Je redescends avec mes quatre chiffres que je répète dans ma tête pour être sûre de ne pas les confondre avec le code d’une de mes cartes de crédit, de mon PIN téléphonique, de mon PUK d’urgence, de mon numéro de sécurité pour les paiements en ligne, de mon digicode d’immeuble. Esprit Fort Boyard, es-tu là?

Parvenue devant la porte, je constate que le rouleau du cadenas est très petit et les chiffres minuscules. Je n’y vois rien. Je remonte en courant pour chercher mes lunettes et redescends aussitôt, d’un pas pressé, mon besoin devenant de plus en plus pressant.

Je me tortille et me dandine

De retour au sous-sol, je constate que, même avec des lunettes, le cadenas est microscopique et les encoches pas tout à fait en face des chiffres. Mes doigts n’ont plus l’agilité des joueurs de mikado mais je finis par déclencher le clic. La porte s’ouvre sur l’espace WC qui comprend deux cabines. Je me dirige vers celle de gauche. Fermée! Celle de droite. Fermée! Encore un code que je n’ai pas. Je peste contre cet établissement qui a dû lire son petit Freud illustré pour confondre toilettes et coffre-fort et fais ce que font les enfants quand ils piquent une crise: je secoue la poignée de bas en haut et la noie d’insultes.

C’est à ce moment précis que sort de la toilette d’en face une femme souriante qui me dit, comme pour me calmer: «Je crois que c’est occupé.»

En quelques minutes, je me suis sentie honteuse, vieille (vue qui baisse, mémoire qui flanche, doigts gourds), parano (pourquoi verrouiller l’accès? Menaces terroristes? Trafic de drogue?), infantilisée (faire pipi redevenait un apprentissage de la propreté) et terriblement seule dans un monde qui, croyant tout sécuriser, entrave les gestes les plus simples, et qui au nom du meilleur service au client, lui dessine l’épouvantable perspective de l’incontinence.