Ce samedi matin à Charm el-Cheikh, tout paraît normal. Au lendemain des fêtes de fin d'année, les baigneurs italiens, russes et allemands emplissent les plages des luxueux hôtels de la baie de Naama, cœur touristique de cette Mecque de la plongée sous-marine. Pourtant, l'inquiétude est tangible: lorsque, sur la plage, un avion passe à basse altitude – l'aéroport est tout proche – les vacanciers se retournent d'un seul mouvement et retiennent leur souffle, comme pour vérifier sa trajectoire.

Nul n'ignore l'événement funeste qui s'est produit dans les profondeurs de la mer Rouge durant la nuit, relayé par la TV et la radio. Des Genevois qui résidaient au Sofitel racontent avoir entendu à l'aube des bruits anormaux d'avion lorsque l'appareil en détresse aurait entamé son brusque demi-tour. L'onde de choc provoquée par la chute du Boeing 737 dans la mer à proximité de la baie aurait même fait éclater des vitres du somptueux Four Seasons près de l'aéroport.

Depuis tous les points de la baie de Naama, un spectacle attristant s'offre aux baigneurs: des patrouilles et des hélicoptères tournent en rond à une dizaine de kilomètres au large. A cet endroit, la mer Rouge serait rouge de sang: le sort a voulu que le charter de Flash Airlines se soit engouffré à 1000 mètres de profondeur dans un site infesté de requins. Dimanche matin, les médias locaux faisaient état de 39 «corps déchiquetés, aux traits méconnaissables», repêchés à ce jour par les sauveteurs et ramenés dans des sacs en plastique dans les morgues de l'Hôpital de Charm el-Cheikh.

Touristes inquiets

Discret, le personnel d'Egyptair ou de tours-opérateurs comme Hotelplan a reçu la stricte consigne de ne faire aucun commentaire à la presse. Samedi, on apercevait néanmoins dans les agences quelques touristes inquiets venus annuler leurs vols charter, préférant repartir en car vers Le Caire et embarquer sur des vols de ligne réguliers.

Dans les restaurants et les innombrables bazars de la station balnéaire, les employés entretiennent la bonne humeur, dissimulent leurs inquiétudes aux étrangers, mais les partagent avec les Egyptiens: «Pourvu que le tourisme n'en soit pas trop affecté!» espère Emam, responsable des excursions à l'hôtel Ghazala. Dans la cité touristique des «Mille et Une Nuits», un courtier en appartements destinés aux familles riches du Golfe s'enquiert discrètement des dernières nouvelles au sujet du crash, convaincu qu'il est «impossible que ce soit du terrorisme en Egypte». L'incident intervient alors que le tourisme en Egypte se porte à merveille: le nombre de touristes étrangers est en hausse de 26% entre janvier et juillet, et les nuitées d'hôtel ont bondi de 78,7%. Interrogé par la télévision locale, le rédacteur en chef adjoint du quotidien Al Gomhuria a rappelé samedi la fréquence des catastrophes aériennes dans le monde – un crash avait eu lieu le même jour en Afghanistan – et indiqué que, historiquement, 60% des crashs se sont produits aux Etats-Unis.

Samedi soir déjà, la vie à Charm el-Cheikh continuait. Fidèle à elle-même, la Saint-Tropez du sud du Sinaï qui accueille la jeunesse branchée du Moyen-Orient et fait le plein d'estivants amateurs de soleil à cette époque de l'année, était noire de monde. La zone piétonne de la baie de Naama était à la fête, avec ses palmiers illuminés, ses terrasses de shisha, et ses airs de musique pop qui s'entremêlent aux sons orientaux.