Comment l’Europe vit-elle les Etats-Unis de Donald Trump? Alors qu’une élection majeure se déroulera le 3 novembre, nous consacrons une série d’articles à cette Amérique qui fascine toujours, qui trouble ou qui dérange.

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«Nous reconnaissons que l’Académie royale d’art dramatique (RADA) est responsable d’avoir laissé en place des structures systémiquement racistes. Nous sommes conscients que la RADA a été et reste institutionnellement raciste. Nous sommes profondément désolés du rôle que nous avons joué dans l’expérience traumatisante et oppressive de nos étudiants, de nos diplômés et de notre personnel noir…»

Le message officiel posté sur le site de la plus célèbre école de théâtre britannique est très fort, et de mauvais esprits pourraient songer aux séances d’autocritique publiques imposées dans certains régimes communistes. La RADA regrette de n’avoir pas répondu «de façon adéquate» au mouvement Black Lives Matter, et va changer «radicalement», interpellée par ses étudiants, qui, en septembre, ont aussi réclamé que le théâtre de la RADA soit débaptisé: le Prix Nobel de littérature George Bernard Shaw qui lui donnait son nom, l’auteur de Pygmalion, ancêtre de My Fair Lady, a soutenu des thèses eugénistes et publiquement fait part de son admiration pour Mussolini, Staline et Hitler.

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Au Royaume-Uni, il y a aussi eu des déboulonnages de statues. Comme en Belgique, aux Pays-Bas, en France. En Suisse, il y a des demandes aussi, des marches, des prises de parole en colère. Neuchâtel se débat avec l’héritage compliqué du bienfaiteur local David de Pury, et Zurich aussi va réfléchir à la meilleure façon de reconnaître l’encombrant héritage de l’esclavage dans son histoire. Dans les villes comme sur les réseaux sociaux, dans les musées comme dans les écoles, Black Lives Matter secoue l’Europe après les Etats-Unis, où tout a commencé.

Effet de loupe?

A commencé, vraiment? Ou est-ce un effet de loupe médiatique? «La lutte contre le racisme anti-Noirexs [ensemble de la communauté noire sans distinction de genre] en Suisse et en Europe ne date pas du mouvement BLM et ne vit pas forcément une influence de la culture états-unienne, commente le collectif AfroSwiss par courriel. Des mouvements de luttes et de résistances noires ont toujours existé et existent toujours. Votre question est une négation de ces mouvements. Pour être honnêtes avec vous, nous déplorons une si faible couverture médiatique de la question du racisme anti-Noirexs. Nous déplorons qu’il faille que cette question devienne objet de mode pour qu’elle suscite l’intérêt de nos médias.»

La question divise: les débats sur le racisme, le genre, le féminisme sont-ils dans une certaine mesure sinon des «objets de mode» (l’accusation ne rend pas justice à la gravité des causes), au moins partiellement des produits d’importation américaine? Certains combats sont-ils plaqués en Europe, où ils seraient moins pertinents? Ou la puissance du flux américain a-t-elle au contraire permis de mettre en lumière des tares existant de ce côté-ci de l’Atlantique aussi? La réponse, qui varie selon les affiliations idéologiques, a bien sûr des conséquences sur le statut et la légitimité de ces mouvements ici, et donc sur la réponse politique qui leur sera apportée. Sachant que la nuance et la retenue sont de plus en plus considérées comme des accessoires culturels dispensables, à l’heure des réseaux sociaux.

Depuis des décennies, et à des degrés divers, ce qui agite les Etats-Unis finit par agiter l’Europe, comme on l’a vu dans les années 1970 pour les mouvements gays ou antimilitaristes. «Sur ces sujets, les Etats-Unis restent une matrice forte», explique l’essayiste Frédéric Martel, auteur de Mainstream: enquête sur la guerre globale de la culture et des médias et enseignant à la Haute Ecole d’art de Zurich. «Quand j’y vivais, dans les années 2000, il y avait déjà sur les campus ces débats sur l’appropriation culturelle, avec ce type de questions: est-ce que les Blancs peuvent interpréter des rôles de Noirs? Est-ce qu’un auteur blanc peut traiter des questions noires?… Pour les questions de race, d’identité, de genre, on est dans la répétition de débats, qui reviennent avec des nuances et se repositionnent de façons différentes: par exemple, la France est confrontée à une question arabe plus que noire. Ces débats ne sont pas importés et doivent avoir lieu chez nous car ces questions sont légitimes et nécessaires, en raison du colonialisme et des inégalités raciales.»

Déclinaisons européennes

La question féministe aussi a trouvé ses déclinaisons européennes, montrant combien la parole avait besoin de se libérer sur tout le continent: #BalanceTonPorc, #YoTambien et les autres ont profité de l’effet accélérateur de l’affaire Weinstein, qui a chamboulé le milieu du cinéma et de l’édition. #MeToo a déclenché un tsunami contre le harcèlement sexuel, le plafond de verre des femmes en entreprises ou l’éducation genrée; il a donné à ces luttes plus d’écho, mais ne les a pas créées. «Le mouvement s’est d’ailleurs plus incarné en France dans des personnalités (Adèle Haenel, Virginie Despentes) qui ont porté le combat qu’aux Etats-Unis», note une féministe genevoise.

C’est sur les méthodes et le rythme pour parvenir à l’égalité que s’opposent activistes ou intellectuels aujourd’hui. Et rien ne les divise autant que le recours à la prise à partie publique, spectaculaire, de l’opinion, pour faire avancer une cause. Cette fameuse cancel culture qui indique un certain décrochage entre les Etats-Unis et l’Europe.

Du moins, c’est l’impression qui se dégage de l’abondance de tribunes publiées ces dernières semaines dans le Guardian, dans Le Monde ou dans Le Temps, dénonçant le boycott dans l’espace public, au nom d’un monde meilleur, de propos, de personnes ou d’événements qui ont enfreint certaines limites. Autant qu’un ensemble de valeurs qui se positionnent ostensiblement du côté du bien, la cancel culture est en effet un mode d’action qui passe par l’opération coup de poing, le scandale, la dénonciation. Et pour beaucoup, du message du chanteur Nick Cave à la lettre ouverte de 150 intellectuels dont Salman Rushdie, John Cleese et J. K. Rowling, vilipendée pour ses propos jugés transphobes, cette fois, le conformisme idéologique va trop loin, une pesante bien-pensance excluant le débat et les différences. Impossible de ne pas songer à la disparition des caricatures dans le New York Times, subie par le dessinateur du Temps Patrick Chappatte: plutôt que risquer de publier des dessins mal-pensants qui seraient la proie de social justice warriors, le NYT a choisi de ne plus publier de dessins du tout… Une autocensure préventive dangereuse, et un appauvrissement du débat public.

Le débat touche particulièrement les universités et les milieux de la culture, avant-postes de la scène intellectuelle. En France, le coup de force à la Sorbonne de militants de la cause noire contre l’utilisation de masques, qui rappelaient le blackface des racistes américains, ou l’annulation de conférences à l’université par des interlocuteurs conservateurs, ont suscité le malaise, puis la fondation d’un réseau Vigilance Universités. «L’influence des universités américaines est de plus en plus forte dans les établissements français», a expliqué au Figaro l’un de ses fondateurs, l’universitaire lillois Gilles Denis. En Grande-Bretagne aussi, une Free Speech Union est née, lancée par des conservateurs furibards contre les «universitaires radicaux». Cependant, réplique par exemple dans Le Monde l’universitaire Laure Murat, enseignante à l’université UCLA, «qui annule qui? Les manifestants qui déboulonnent des statues ou les policiers qui tuent impunément? La cancel culture est l’expression de la colère d’une population marginalisée et sans autre voix qu’internet.»

«On ne peut plus rien dire»

«Quand j’étais plus jeune, il y avait le politiquement correct. On entendait: «On ne peut plus rien dire.» Et je répondais: «Si, mais on ne peut plus dire de blagues racistes, de choses qui offensent ou blessent des minorités ou des majorités opprimées. Ça avait du sens pour moi. Je n’arrive pas à me souvenir si on était moins polarisés qu’aujourd’hui et si on pouvait débattre de façon plus nuancée.» C’est Stéphane Mitchell qui réfléchit à haute voix, la scénariste acclamée de Quartier des banques, présidente du Swiss Women's Audiovisual Network, diplômée de l’Université de New York, qui réside à Genève et vote aux Etats-Unis. Une de ses dernières prises de bec a concerné la suppression par le Festival de Berlin de récompenses genrées (meilleur acteur, meilleure actrice) au profit de deux prix neutres de la meilleure interprétation. «Dans mon cercle, certaines sont très contentes, car cela ouvre le palmarès aux personnes trans non binaires. Mais c’est une posture vertueuse, qui se fait sur le dos des femmes qui perdent là le seul prix qui leur était réservé. Au moment où on est en train de combattre pour avoir plus de femmes dans le cinéma… Je suis une professionnelle reconnue à Genève mais quand je m’exprime sur ce type de sujets, par exemple sur Facebook, je ne peux pas dire que j’ai peur mais je me demande si ça aura un impact sur ma vie professionnelle, sur mes enfants.»

Devrait-on annuler Voltaire, comme le suggère dans la revue américaine Foreign Policy l’intellectuelle franco-algérienne Nabila Ramdani, car, selon elle, il a plus participé aux ténèbres européennes qu’à ses Lumières en soutenant l’esclavage? «Il ne faudrait pas opposer les Etats-Unis engagés dans la cancel culture et l’Europe qui freinerait, le débat existe des deux côtés de l’Atlantique, met encore en garde Frédéric Martel. C’est la côte Est, libérale, qui porte ce débat, qui n’est pas forcément un événement de masse. L’histoire américaine n’est pour rien dans nos excès, nos polémiques dès qu’on parle de l’Algérie en France ou du Congo en Belgique: cela vient de notre histoire à nous!»