«Le plan cul», une forme de dissidence sociale

Jean-François Bayart publie «Le Plan cul». Ou comment un éminent spécialiste des relations internationales interroge le sens de pratiques intimes

Qu’est-ce qu’un plan cul? C’est un moment découpé dans une vie, déconnecté du reste de l’existence sociale, où un individu poursuit son seul plaisir sexuel. Le plan cul est un moment suspendu, caché, intime. A première vue, il ne s’y joue rien de très global, ni de très politique. Et pourtant.

Grégoire et Hector sont deux jeunes Français d’une vingtaine d’années, l’un étudiant en chant lyrique, l’autre en économie. Chacun à sa façon, propre sur lui, bien comme il faut. Grégoire dit qu’il est gay. Ses plans cul, qui ne sont pas très nombreux, sont exclusivement homosexuels. Mais au fond, il n’exclut pas, un jour, de vivre avec une femme, il ne sait pas trop. Hector, lui, se dit hétérosexuel. Et amoureux de sa compagne. Sexuellement très gourmand, ses plans cul à lui sont à voile et à vapeur. Avec les femmes, il aime être dominant, macho. Avec les hommes, il pratique une sorte de sadomasochisme soft, où il tient le rôle du dominé. Parfois, même, il se fait payer.

Curieusement, Grégoire et Hector sont les objets d’étude de Jean-François Bayart, ancien directeur du Centre d’études et de recherches internationales de Sciences Po Paris et africaniste de réputation internationale. Avec Le Plan cul, petit livre paru en mai dans lequel Grégoire et Hector racontent leurs pratiques sexuelles, ce chercheur en sciences politiques prétend montrer quelque chose des sociétés globalisées, et de la globalisation elle-même. Il nous explique comment.

Samedi Culturel: Quand vous ne parlez pas de cul avec de jeunes adultes, que faites-vous d’habitude?

Jean-François Bayart: D’abord, je dois préciser qu’avec ce livre je pense être tout à fait dans la continuité de ce que je fais «d’habitude». Je suis spécialiste de sociologie historique et comparée du politique. J’ai beaucoup travaillé sur l’Afrique, avec la conviction que ces sociétés doivent être observées, comme toutes les autres, dans leur historicité propre. En réalité, on les analyse souvent à travers des grilles de lecture européennes. Réciproquement, pourquoi ne pas regarder les sociétés occidentales à travers un prisme africain? D’une certaine manière, c’est ce que j’ai fait avec Le Plan cul. L’une de mes hypothèses, c’est que la sexualité occupe, dans la société européenne, la place que la sorcellerie occupe dans la société africaine.

Comment cela?

En Europe, la sexualité est partout affichée et au centre de quantité de débats de société. Mais elle est aussi occultée dans notre vie quotidienne. On n’en parle pas volontiers. Elle est à la fois omniprésente et refoulée. La sorcellerie en Afrique, c’est pareil. Elle est partout, dans les matchs de football, dans les élections, lorsque survient une maladie. En principe, la sorcellerie, ou la maîtrise de «l’invisible», est un pouvoir inégalement distribué, mais dont chacun est plus ou moins porteur. On s’en sert pour faire le bien ou le mal, pour guérir ou attaquer, ou alors, on ne s’en sert pas du tout. C’est un pouvoir ambivalent. Au fond, en Europe, nous considérons le sexe de la même manière. La libido est inégalement distribuée, elle est un pouvoir positif, puisqu’elle sert à faire des enfants, à mettre en corps son amour, mais elle peut aussi devenir prédatrice. Il y a, comme cela, beaucoup de similitudes.

Pourquoi le plan cul est-il un objet de recherche intéressant?

Parce qu’il est un moment découpé du reste de la vie sociale, et qu’il relève d’une intimité extrême. Le plan cul illustre parfaitement la notion de plan. Nos vies sont faites d’une succession de plans, le plan resto, le plan examens, le plan dentiste, au cours desquels se mettent en scène des aspects de nos personnalités qui ne sont pas toujours cohérents entre eux. Le plan cul, en particulier, présente l’intérêt d’être un moment moral fort, qui récuse l’illusion identitaire.

Qu’entendez-vous par là?

En 1996, j’ai écrit L’Illusion identitaire, où je critiquais l’utilisation, à tort et à travers, des notions de culture et d’identité, par lesquelles on prétend expliquer tout et n’importe quoi. A mon sens, l’islam, le christianisme, par exemple, n’existent pas du point de vue de l’explication du politique. Or le plan cul le démontre très bien: il serait ridicule d’invoquer la «culture française» ou la «culture catholique» pour comprendre cette pratique. Dans un plan cul, Grégoire n’est plus le chanteur lyrique, élève d’une école prestigieuse de Paris, fils de bonne famille, sur lequel plane l’esprit de la IIIe République. Il se soustrait à toute velléité d’explication culturaliste.

On serait tenté d’invoquer d’autres mots-valises pour expliquer le plan cul: «culture gay» ou «culture jeune»…

Cela ne fait que déplacer le problème. Tous les jeunes ne font pas de plans cul, et tous les jeunes n’ont pas les mêmes plans cul. Mes deux lascars, grosso modo, proviennent de milieux sociaux comparables, s’adonnent à des plans cul, mais ils n’ont pas les mêmes pratiques, pas les mêmes fétichismes, pas la même «consommation homosexuelle». Avec ces entretiens, on comprend comment les catégories «jeune», «gay», «bisexuel» sont insuffisantes pour comprendre un comportement.

Pourquoi avoir choisi de ne travailler que sur deux cas, relativement similaires qui plus est?

Je ne prétends en aucun cas donner une vision exhaustive des pratiques sexuelles en France. J’ai fait une sorte de carottage arbitraire. Au départ, mon idée était même de ne parler qu’avec une seule personne, dans une perspective micro-anthropologique. Un homme de préférence, parce que la proximité de genre permet d’aborder plus simplement les questions intimes. Mais j’aurais pu faire affaire avec une femme aussi, ce sont les hasards de l’enquête qui m’ont mené à parler, d’abord, avec Grégoire. Par ailleurs, je souhaitais travailler avec quelqu’un de jeune, pour que son histoire soit encore ouverte, que l’on n’en connaisse pas la fin. A un moment donné, j’ai pensé qu’il pourrait être utile de travailler sur un deuxième cas, qui servirait de jauge au premier. Mais à la limite mes deux interlocuteurs ne m’intéressent pas en tant que personnes. Ce sont ces moments particuliers de leur vie qui m’intéressent, ces pratiques dont ils sont les porteurs, mais qui sont généralement répandues dans la société. Je dirais même qu’au fond, dans ce livre, c’est moins le cul qui m’intéresse, que le plan.

Quelles conclusions tirez-vous de cette analyse par le plan cul?

En premier lieu, ces entretiens révèlent comment se produit la dissidence sociale au sein d’une société. Dans un contexte donné, vous avez cette pratique hétérodoxe, le plan cul, qui, sans être le moins du monde contestataire, place l’individu en contradiction avec les bonnes mœurs. Or Grégoire et Hector sont, par ailleurs, des garçons bien comme il faut. Ils pratiquent cette dissidence, comme d’autres la fraude fiscale ou le travail au noir. D’autres qui, en même temps, voteront pour des partis promettant de renforcer le contrôle fiscal. Le plan permet de montrer concrètement comment des gens, à un moment donné de leur vie, fraudent, produisent de la dissidence et, deux minutes plus tard, produiront du conformisme et du contrôle social.

Vous dites aussi que le plan cul est un point de connexion à la globalisation.

Plusieurs études ont montré qu’aujourd’hui, en France, l’intégration des étrangers se fait au lit. Par le mariage ou le concubinage, mais aussi par le plan cul. Si vous surfez sur des sites de rencontres, y compris gays, vous verrez que les petites annonces sont souvent racialement orientées. On va demander un beur, un Black, un Asiatique. Vous avez là une valorisation de la «race», une espèce d’ethnicisation du désir, sur le mode positif. La sexualité est un grand vecteur de globalisation. C’est par ce biais que se déplacent les lignes de l’acceptable dans une société. Par exemple, les prostituées de Mombasa acceptent de coucher avec des Blancs, alors que la plupart sont non circoncis. Or ne pas être circoncis, pour les Kikuyu, c’est être encore un enfant. Avoir une relation sexuelle avec un homme non circoncis s’apparente à une forme de pédophilie. Les plans cul sont des moments de renégociation des répertoires moraux.

Que faut-il penser du fait qu’Hector se prostitue, tout en affirmant y trouver son compte en termes de plaisir?

Nous avons aujourd’hui des politiques publiques qui contraignent les étudiants à payer

10 000 euros pour suivre un master. Quand on vient d’une bonne famille, ce n’est pas un problème. Pour les autres, c’est une condamnation à l’endettement et à la précarité. Aujourd’hui, on sait que les étudiants, par exemple, se soignent de moins en moins bien faute d’argent. Et aussi qu’ils sont nombreux à se prostituer pour faire face. Le fait que certains, comme Hector, parviennent à réenchanter cette situation ne doit pas faire oublier le contexte. La prostitution estudiantine est un dégât collatéral du néolibéralisme. On peut se demander, d’ailleurs, s’il existe des affinités électives entre la précarité de l’emploi et la généralisation des plans cul. Entre la généralisation des CDD et la précarité des relations sexuelles. Les jeunes, confrontés à l’instabilité organisée de leur condition professionnelle, ne développent-ils pas une espèce d’imaginaire social de la fluidité, notamment sexuelle? Je n’affirme rien, mais je pose la question.

En travaillant sur ce sujet, n’avez-vous aucune crainte pour votre réputation professionnelle?

Un journaliste sénégalais, pour être aimable, m’a qualifié de «mastodonte des sciences politiques» – hommage ambigu s’il en est! Eh bien, en tant que «mastodonte», j’estime avoir une responsabilité particulière. Avec Le Plan cul, je montre que la recherche doit être un acte créatif. On peut casser la frontière des disciplines, s’emparer de n’importe quel sujet. Je prends des risques, puisque je ne suis pas sur mon terrain de prédilection. Ma réputation professionnelle me sert de bouclier, mais je ne dois pas la considérer comme une rente. Je dois continuer à oser. A ce stade de ma carrière, il est de mon devoir d’incarner une certaine conception de la liberté scientifique.

* Le Plan cul. Ethnologie d’une pratique sexuelle, Fayard, 200 p.

,

Jean-François Bayart

«Plusieurs études ont montré qu’aujourd’hui, en France, l’intégration des étrangers se fait au lit. Par le mariage ou le concubinage, mais aussi par le plan cul»