Nettoyer les sols contaminés grâce à l'action de plantes bien choisies est une manière de faire bien incongrue. C'est un peu comme si l'homme laisse à la nature le soin de laver ce qu'il a lui-même réussi à détériorer. Pourtant, il s'agit d'une des idées les plus prometteuses, tant par son originalité que par les résultats encourageants déjà obtenus, pour lutter contre la contamination des sols pollués par les métaux lourds. Cette méthode, qui n'en est encore qu'au stade expérimental, fait son chemin depuis quelques années déjà et les derniers développements sont actuellement présentés au 16e Congrès mondial de science du sol qui se tient à Montpellier du 20 au 26 août. Plus de 3000 participants originaires de 100 pays différents y sont venus mettre en commun leur savoir concernant les sols en général, que ce soit du point de vue physique, chimique, biologique ou écologique.

Parmi les plantes capables de phytoextraction (l'absorption par les plantes de métaux lourds présents dans les sols), certaines espèces végétales sont plus douées que d'autres. Ainsi, Catherine Keller, chercheur à l'Institut d'écologie terrestre de l'Ecole polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ), présente au Congrès l'étude qu'elle effectue sur certains saules (Salix viminalis). «C'est par hasard, en Suède, qu'on s'est aperçu que certains de ces arbres tolèrent de fortes quantités de métaux lourds dans le sol et sont capables de les accumuler dans les parties aériennes, explique-t-elle. Nous faisons maintenant un travail de longue durée sur une ancienne décharge au Locle (NE) pour tenter de déterminer la vitesse d'accumulation, l'efficacité de ces saules et beaucoup d'autres paramètres nécessaires à la compréhension du phénomène.»

Des dons d'éboueur

Car c'est bien cela l'enjeu des recherches: trouver (ou créer) une plante qui cumule les meilleurs scores dans le maximum de domaines. Elle doit croître rapidement, bien accumuler les métaux lourds tout en survivant à l'intoxication et constituer une importante biomasse. Inutile de préciser que le plus souvent les meilleurs accumulateurs sont de petite taille... Autre donnée importante à connaître: quels sont les métaux lourds que le candidat végétal peut ou ne peut pas absorber. Ainsi, une petite plante sauvage alpine, Thlaspi caerulescens, est connue pour supporter le zinc, alors que des membres du genre Alyssum préfèrent le nickel. Quand au tabac, malheur aux fumeurs, il concentre facilement le cadmium.

La plus connue des plantes accumulatrices est la Brassica juncea, une moutarde indienne. De nombreuses équipes de recherche se penchent sur ses dons d'éboueur de la nature supérieurs à la moyenne. Le champ d'étude est vaste et à peine exploré. Il s'agit de comprendre les mécanismes biologiques responsables du phénomène, d'identifier les molécules impliquées, d'essayer de trafiquer le code génétique pour éventuellement fabriquer des superaccumulateurs, enfin d'utiliser toute la panoplie des outils de recherche à disposition des chercheurs pour pousser et optimiser les vertus naturelles de la plante.

Mais la diversité biologique est grande et toutes les espèces n'ont pas été étudiées dans la perspective de les utiliser comme des aspirateurs à métaux. Pour contribuer à y remédier, un centre expérimental de dépollution des sols contaminés par les métaux lourds vient d'être lancé près de Lille, dans une des régions les plus touchées de France par ce genre de pollution. En plus de la phytoextraction, les chercheurs étudieront aussi la phytostabilisation, c'est-à-dire la fixation des métaux dans le sol au lieu de les en sortir. Les premiers résultats viendront peut-être en automne, après les fauches de l'été.

«La phytoextraction est très intéressante mais reste encore une méthode lente», précise Jean-Claude Védy, professeur à l'Institut de pédologie de l'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne. Il dirige aussi un des symposiums au Congrès de Montpellier et son équipe y présente pas moins de sept communications scientifiques. «Son utilisation pourrait entraîner d'autres difficultés, économiques en particulier, en immobilisant des terres cultivées durant des dizaines d'années.» Ce qui ne serait pas forcément du goût des paysans. Et Jean-Claude Védy de poursuivre: «Il faut aussi réfléchir à ce que l'on fera des plantes, ou plutôt de leurs cendres, après qu'elles ont rempli leur office.» L'idée de les réutiliser, de les recycler, est la plus séduisante. Encore faut-il disposer d'une structure industrielle, inexistante aujourd'hui, capable de réaliser ce souhait.