Pourquoi tant d’émoi devant la reconnaissance progressive de l’existence d’un «troisième sexe»? Ni homme ni femme, donc neutre, faute de pouvoir faire coexister les contraires. On entend dire parfois que l’avènement juridique du genre neutre présenterait le danger de remettre en question la différence sexuelle, fondement supposé de notre civilisation, voire de l’identité humaine tout entière.

Cette inquiétude a des racines anciennes. La légitimation en cours de l’androgyne n’est que le rebond inattendu d’une vieille histoire. Dans le célèbre discours que Le Banquet de Platon lui fait tenir, Aristophane apprenait (ou rappelait?) à ses auditeurs de l’Athènes du Ve siècle av. J.-C. qu’«au temps jadis», «il y avait trois catégories d’êtres humains, et non pas deux comme maintenant, à savoir le mâle et la femelle»: «Il en existait encore une troisième, dont le nom subsiste encore aujourd’hui, mais qui, elle, a disparu. En ce temps-là en effet il y avait l’androgyne, un genre distinct qui, pour le nom comme pour la forme, faisait la synthèse des deux autres […]. Aujourd’hui, cette catégorie n’existe plus, et il n’en reste qu’un nom tenu pour infamant.»

Oui, je le répète, avant l’intervention de Zeus […]»«[…] nous formions un seul être. Maintenant, en revanche, conséquence de notre conduite injuste, nous avons été coupés en deux par le dieu […]. Il est donc à craindre que, si nous ne faisons pas preuve de respect à l’égard des dieux, nous ne soyons une fois de plus coupés en deux, et que nous ne déambulions pareils aux personnages que sur les stèles nous voyons figurés en relief, coupés en deux suivant la ligne du nez, devenus pareils à des jetons qu’on a coupés par moitié. (Platon, Le Banquet)

En retrouvant l’androgyne, l’histoire de l’humanité reviendrait donc sur ses pas et corrigerait les injustices du passé. Sa réhabilitation peut prendre des sens divers: fin de la violence culturelle et
physique qu’on lui a fait subir des siècles durant, ou plus simplement acceptation de le voir pour ce qu’il est.

Mais l’évocation du troisième genre n’est elle-même pas neutre dans la bouche d’Aristophane. Le poète expose un mythe qui a pour but d’expliquer ce curieux phénomène, à la fois physique et spirituel, qu’est l’amour. L’homme des origines ne ressemble que peu à celui d’aujourd’hui. Ne formait-il pas une boule pourvue de quatre bras et de quatre jambes, le tout couronné d’une tête à double face? Il avait également deux appareils génitaux, mais qui ne lui servaient à pas grand-chose, puisque le texte laisse entendre qu’il ne se reproduisait pas par union sexuelle, mais en déposant ses œufs dans la terre. L’homme aurait pu rester dans cet état s’il n’avait pas voulu détrôner les dieux, qui l’ont puni en le divisant en deux moitiés égales.

C’est de là que tout découle: il a fallu dès lors que les hommes s’accouplent pour perpétuer l’espèce, en même temps que l’androgyne s’éclipsait. Disparu pour du bon? Pas tout à fait. Car le souvenir de leur tendre moitié continue obscurément de hanter les hommes à travers les âges, et chacun cherche dans l’acte d’amour à retrouver l’union perdue qu’il formait avec elle. Oui, telle est l’origine de l’amour aux dires d’Aristophane: homosexuel pour ceux qui furent jadis homme ou femme à quatre pattes, hétérosexuel pour les dérivés d’androgyne. Qui, par la force des choses, se mirent peu à peu à envahir le globe et devenir majoritaires, de minoritaires qu’ils étaient autrefois.

Que retenir donc du mythe de l’androgyne, sinon que sexe ne veut pas dire sexualité? C’est la division de l’homme primitif qui a rendu l’humanité réellement sexuée, tout en l’«uniformisant» en deux pôles mâle et femelle. Il aura donc fallu paradoxalement le détour par la figure de l’androgyne, comme alliage des contraires, pour penser la différence sexuelle et la reproduction. Ce qui implique que la disparition de l’être à deux sexes passe pour leur présupposé indispensable. Et que le nom de l’androgyne soit désormais une marque d’«infamie».

Le discours d’Aristophane est un récit des origines. Il rend compte des débuts de l’histoire humaine pour expliquer la sexualité. Son avènement se fait au prix d’une violence qui aboutit à la suppression du troisième genre, alors que les deux autres se survivent. En lisant entre les lignes, le mythe prend tout son sens: la division sexuelle est cette violence même qui élimine ce qui lui est contraire. Faut-il pour autant croire aux mythes qui ont permis d’appréhender le réel au risque d’y enfermer celui-ci? Après tout, c’est à Socrate que Le Banquet laisse le dernier mot sur l’amour. Ou plutôt à une femme dont il se fait le porte-voix. Comme pour glisser que l’androgyne a encore quelque chose à dire.