SOCIÉTÉ

En pleine tyrannie des réseaux sociaux, peut-on encore sortir seul?

A l’heure où beaucoup passent leur vie dehors pour nourrir leur compte Instagram, Snapchat ou Facebook, s’aventurer en solo dans un restaurant ou une exposition devient une épreuve. Les solitaires semblent condamnés à rester chez eux. Mais la résistance des jouisseurs solitaires et déconnectés s’organise

Etre seul et heureux, est-ce possible? L’humoriste américain Louis C. K. expliquait dans un talk-show pourquoi il n’achèterait jamais de smartphone à ses enfants, en lançant ce vibrant hommage à la solitude: «Derrière toutes les couches de l’existence, il y a la conscience que vous êtes seul. Et triste. Et les téléphones vous distraient de cela. Seul dans votre voiture, vous vous empressez d’envoyer «Salut» à 50 amis. Or il faut laisser la solitude vous percuter comme un camion. Lorsque vous vous abandonnez à cette tristesse, vous avez des anticorps et le bonheur se précipite pour y répondre.»

Lire aussi: Du besoin de disparaître de soi, interview du sociologue David Le Breton

L’humoriste est le porte-voix de ceux qui préfèrent s’extraire d’un monde ultraconnecté, avec son flux ininterrompu de partages. Le mouvement a un nom: JOMO, pour «Joy of missing out». Face à eux, les victimes du FOMO, pour «Fear of missing out», cette peur de vivre des choses moins excitantes que ses semblables et qui pousse à rester en meute.

Plaisir solitaire

Selon un article du New York Times, 56% des utilisateurs de réseaux sociaux souffrent aujourd’hui de FOMO. Pire, l’hyperconnexion stigmatise les solitaires. «A notre époque, la solitude est considérée comme un manque. Nous n’avons plus droit à l’isolement, sommés de répondre à l’autre dans l’instant», constate Olivier Glassey, sociologue à l’UNIL et spécialiste des réseaux sociaux. Et dans la mesure où nous sommes biberonnés au tout communautaire, la seule perspective de s’aventurer dehors sans convive devient abominable. Boulotter des séries seul sur son Clic-Clac? Oui. S’offrir une toile tout seul dehors? Brrr.

Dans une étude intitulée «Inhibé d’aller seul au bowling», Rebecca Ratner, professeure de marketing américaine, et Rebecca Hamilton, chercheuse à l’Université de Georgetown, démontrent pourtant que les activités sociales, telles que la visite d’une galerie d’art, pratiquées en solitaire apportent un plus haut degré de satisfaction que celles réalisées en groupe. La raison? Ceux qui prévoient de sortir seuls sous-estiment toujours le plaisir qu’ils éprouveront, justement parce qu’ils y vont seuls, mais une fois sur place, sont très satisfaits. A l’inverse, le fait de sortir en groupe produit une surestimation de la joie du partage. Selon les chercheuses, cette inhibition réside dans l’angoisse de passer pour quelqu’un qui n’a pas d’amis.

Seul au monde

«L’histoire de la solitude est récente, rappelle le psychiatre Gérard Macqueron, auteur de «Psychologie de la solitude» (Ed. Odile Jacob). Jusqu’au XVIIe siècle, elle était considérée comme un péché, et servait à mettre au ban de la société. A cette époque, l’émergence de l’individu a permis la création d’allées pour déambuler en solitaire. Mais dans un lieu défini. Depuis l’avènement du développement personnel, d’autres formes de solitude sont valorisées: monter sa boîte seul, voyager en aventurier… Mais ces actions sont présentées comme des exploits souvent inaccessibles, et les loisirs de célibataire restent stigmatisés. Car celui qui s’affiche seul remet en cause la collectivité. On le traite de misanthrope ou d’égoïste.»

Oser, malgré tout, affirmer son autonomie réserve également quelques déconvenues. Faute de trouver des amis disponibles durant son congé estival, Sandra, célibataire de 32 ans, est partie dans les Cyclades avec sa seule valise à roulettes: «Je ne voulais pas passer par une de ces agences pour solos remplies de dragueurs balourds. A la place, j’ai préféré la grande aventure. J’ai d’ailleurs rencontré plein de gens formidables… mais aussi vécu des moments pénibles en allant dîner dans les tavernes, où les tablées familiales me scrutaient avec curiosité. Un soir, à Athènes, un type m’a même prise pour une call-girl!»

A l’heure où les applications proposent même de draguer à votre place («vos rencontres servies sur un plateau», clame par exemple Net Dating Assistant), ou de vous trouver des compagnons d’infortune pour ne plus faire tapisserie au restaurant (comme EatWith), déambuler seul parmi la foule devient bien difficile… Et pourtant, le célibat n’a jamais été aussi bien partagé: 1,2 million de personnes vivent seules en Suisse (selon l’OFS), soit 36,4% de la population disposant d’un foyer, contre 8,5% dans les années 30. Il est également mal vécu: 41% des solos estiment que les personnes en couple sont mieux considérées (source Parish.ch).

Vide interactionnel

Mais la résistance s’organise, loin des classiques événements «rencontre» destinés à faire rentrer les solitaires dans le rang… A la Chaux-de-Fonds, le Musée des beaux-arts propose, une fois par mois, des visites pour célibataires. Idem au Kunstmuseum de Berne, et au Museum für Gestaltung de Zurich. A Amsterdam, le restaurant Eenmaal est également composé de tables d’un seul couvert, et la plateforme de restauration Open Table constate une augmentation de 62% des réservations pour une personne. Tandis que le «solo travelling» (voyager seul) se développe depuis que les voyagistes suppriment l’avilissante (et onéreuse) taxe «single».

Selon une étude de Visa Global Travel, 24% des vacanciers sont partis seuls en 2014, contre 9% en 2013. Et même les couples commencent à s’octroyer des escapades sans leur binôme. «Développer sa capacité à être bien avec soi permet de mieux cerner ses limites et vivre à son rythme, note Gérard Macqueron. Dans cette société brouillonne et bruyante, la solitude devient synonyme de liberté, créativité, réflexion…»

Mais si l’individu ose enfin s’arracher à la meute, c’est que son smartphone n’est jamais bien loin. «Savoir s’extraire de la foule est noble… depuis que vous pouvez faire un selfie du fond de votre retraite», ironise Olivier Glassey, qui évoque un nouveau syndrome (oui, encore un): le MOMO, pour «Mystery of missing out», la panique de ne pas recevoir de réponse à son message. «En pleine hyperconnectivité, chaque vide interactionnel accélère le sentiment de solitude, ajoute le sociologue. Le pire isolement? Que personne ne réponde à votre trait d’humour sur les réseaux.» Au XXIe siècle, la honte n’est plus d’avoir une table d’un seul couvert à côté des WC, mais zéro like à la dernière photo de son plat… Sauf quand on a la force morale de Louis C. K.


4 Familles

JOMO

«Joy of missing out». Ils s’extraient du monde connecté et prennent plaisir
à disparaître un moment.

FOMO

«Fear of missing out». Ils n’ont qu’une peur: rater quelque chose d’important.
Cela les pousse à rester en meute.

MOMO

«Mystery of missing out». Ils sont inquiets dès qu’ils ne reçoivent plus d’informations de leurs proches sur les réseaux sociaux. Seraient-ils devenus des parias?

FOJI

«Fear of joining in». Ils n’osent partager sur les réseaux ce qu’ils vivent: et si personne ne «likait»?

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