Les pluviomètres n'avaient décidément jamais connu pareil mois de mars. Le 21, près d'un tiers des 27 stations de mesure les plus arrosées de Suisse avaient déjà dépassé leur record mensuel depuis le début des mesures systématiques (entre 1900 et 1980 suivant les stations). Classée en seconde position, par exemple, la station de Pully a enregistré 257 litres de pluie par mètre carré. Son record précédent remonte à 1981, avec 142 litres pour l'entier du mois de mars.

Il y a une semaine déjà, les spécialistes parlaient de «valeurs exceptionnelles» (LT du 14.3). Depuis, les courants ont continué à amener une procession des perturbations sur la Suisse, et il faudra attendre jeudi pour voir la fin de cette déferlante, selon les prévisions de la société MétéoNews. L'humidité risque alors de faire place à un afflux de masses d'air particulièrement chaud, à même d'intensifier la fonte des neiges. «La situation est critique, commente Frédéric Glassey, responsable romand de MétéoNews. Les sols sont saturés d'humidité, le niveau des lacs et des cours d'eau est déjà élevé. Les précipitations ne tombent sous forme de neige qu'au-dessus de 2000 mètres. Dans ces conditions, il suffit de peu de chose pour faire déborder le vase.»

«Risque élevé d'inondations»

Raison pour laquelle l'entreprise, qui réalise des prévisions pour plusieurs quotidiens, a décidé de mettre en garde contre un «risque élevé d'inondations dans les prochaines 48 heures». Et de maintenir cet avis hier, même si les services officiels de MétéoSuisse se sont montrés rassurants. Coup de pub? «Absolument pas, répond Frédéric Glassey. A terme, l'alarmisme se retournerait contre nous. Nous avons le devoir d'informer les gens d'un risque que nous estimons possible, comme nous l'avions fait avant l'arrivée de Lothar par exemple.» Le responsable regrette le peu de crédit accordé aux prévisionnistes des entreprises privées, par rapport aux services officiels, souvent très prudents.

D'autant plus que les méthodes des uns et des autres ne sont pas fondamentalement différentes. Comme base de travail, les météorologues disposent, contre abonnement, de prévisions calculées à partir des relevés météorologiques mondiaux par de gros ordinateurs. Ces «modèles numériques» ont leurs forces et leurs faiblesses, de sorte que les spécialistes procèdent à une synthèse des résultats de plusieurs d'entre eux. Selon Frédéric Glassey, ses services utilisent, à une exception près, les mêmes modèles que MétéoSuisse. Les différences apparaissent lors de l'interprétation des données. Parmi les différents oracles, ceux qui n'ont pas de mission officielle font peut-être entendre une voix plus audacieuse.

Reste à savoir si ces craintes vont se réaliser, quand les stations d'épuration parviennent déjà à leurs limites de traitement et que les agriculteurs désespèrent de voir s'assécher leurs champs. Dans la journée d'hier, le niveau des lacs et des rivières a augmenté, mais sans dépasser le seuil critique. Le lac de Bienne se trouve encore à 75 centimètres de la cote d'alerte. A Genève, les vannes du Seujet sont grandes ouvertes depuis le 4 mars. Elles maintiennent les eaux du Léman cinquante centimètres au-dessous de la cote atteinte lors des inondations du printemps 1999. La navigation sur le Rhin a été interrompue en amont de Bâle hier après-midi.

Quais fermés à Paris

La France ne connaît pas la même sérénité. Durant la journée d'hier, des averses incessantes ont plongé plusieurs régions sous les eaux. De nombreux axes routiers ont été coupés et les rivières ont débordé, notamment dans les départements de Saône-et-Loire, du Vaucluse, d'Ille-et-Vilaine, de la Meuse et de Moselle. Dans le Rhône, où 18 communes étaient sous l'eau, le préfet a activé une cellule de coordination regroupant gendarmes, pompiers et météorologues. A Mâcon, la Saône a dépassé la cote d'alerte de deux mètres et a envahi les rues piétonnes de la Basse-Ville. A Paris, la quasi-totalité des voies sur les berges ont été fermées à la circulation.