«Le passé ne projette que des ombres»*. Si ces mots ne mentent pas, alors, quelles ombres inquiètes se cachent derrière les kilomètres de volants nostalgiques, les champs de plis poudrés à l'antique, les cortèges de silhouettes floues et les mètres de satins lumineux et bouffants révélés à Paris ces dix derniers jours? A quoi rime toute cette «rétrobsession» qui s'est emparée de l'avant-garde du luxe? Où ce culte de la grâce fragile a-t-il sa source moussue? Quels fantômes, quelles peurs conjurent ces milliers de petites robes chics et très gaies, piquées aux soirées des années 40-50 mais destinées à être portées dès le matin et d'ici le printemps prochain? Où se sont évaporés les rêves de sexe, les strings apparents et l'obsession du corps dénudé qui avaient pétri les années 90? «Vis ton rêve, soit pleine de force et reste très calme», intimait une grande notice épinglée à l'attention des top-modèles, dans les coulisses du défilé Hussein Chalayan.

Une avant-garde qui cultive la nostalgie! Déjà, toute la mode branchée de cet automne-hiver baigne dans la même élégance raffinée, jusqu'aux vitrines des grands magasins actuellement gorgées de tweeds vespéraux et de blouses nouées à l'ancienne, sous le menton. La mode du printemps et de l'été 2005 continue sur la même lancée raffinée, cultivant le même désir de reconnaissance. Désir d'être aimée plutôt que soif de conquêtes à cru. A en juger par les échos recueillis au sortir des défilés, à en croire les émerveillements recueillis au bureau, à l'ombre de la machine à café, les images distillées par ces défilés rétro devraient faire mouche et conquérir sans peine le marché.

A Paris, entre des défilés qui ont renoué avec la course aux stars (Nicole Kidman chez un Chanel à la hauteur de sa réputation glamour, Gwyneth Paltrow et tout un par-

terre de people chez Stella McCartney, Christina Ricci et une enfilade de célébrités chez Vuitton), une demi-douzaine de noms ont su ventiler leurs classiques avec plus de respiration que les autres.

La moins connue du grand public, c'est Sophia Kokosalaki, jeune Londonienne d'origine grecque à qui l'on doit les costumes des cérémonies des récents J.O. (LT 27.08.04). Celle que la rumeur voyait, il y a quelques jours encore, prendre la tête de la maison Givenchy, s'imaginait artiste. La voici en tout cas intronisée tête de file d'une relève qui se fait désirer. Des plissés, des fronces, des smocks, des tons de fards effleurés, un hommage tout en écume et friselis de vagues à la statuaire grecque et à la grande Madeleine Vionnet. Le teint nacre, le cheveu libre, les amazones maritimes de Sophia Kokosalaki cachent leur désinvolture et leur modernité derrière des ruchés tellement délicatement essorés qu'ils en deviennent torsadés. Morceaux de mouvements et quête de l'intranquillité suspendus à la délicatesse de deux bretelles. Une allure folle. Des modèles destinés à la discrétion.

Ce qui n'est pas le cas, des silhouettes délivrées par Marc Jacobs pour la marque Louis Vuitton. Changement d'atmosphère, ciel de chapiteau. Le New-Yorkais Marc Jacobs, le jeune homme effacé qui mène actuellement le bal des tendances de la mode, a trouvé son inspiration du côté du cirque et des années 40. Cela donne des paillettes partout (une constance de 2004 qui sera reconduite en 2005), des robes gonflées par du tulle, des petits cols ronds, de gros boutons, des capelines et même de vastes sweaters en lurex. Sans oublier une nouvelle ligne de lunettes et le motif du sac Vuitton 2005, dessiné par l'artiste Murakami, et tout semé de cerises animées. Plus que jamais, Marc Jacobs creuse le sillon du bonheur vintage, son influence se respire jusque chez ses concurrents les plus proches qui reprennent ses grands sacs à grosses boucles et anneaux.

Un autre qui cultive lui aussi le mystère du plissé et la révélation entrevue par une manche travaillée en coquillage, c'est le Belge Olivier Theyskens, chez Rochas. La rumeur dit la marque à genoux et malade de ses finances. Theyskens, peau blanche et longs cheveux noirs, continue de décliner, avec une grâce délicieusement empoisonnée, les codes des fifties qu'il a ramenés sur le devant des podiums et les couvertures des magazines américains. Comme chez l'excellente marque suisse Akris, on retrouve ici des corsets tellement attendris qu'ils se résument à du tissu et des structures dessinées en trompe-l'œil – des corsets tendres comme la peau, il faut le faire, voilà qui donne la mesure de l'état d'innocence que recherche le luxe! La palette Rochas naît dans du vert d'eau dilué pour grimper jusqu'à l'émeraude foncée. Et toujours cette dentelle noire qui dépasse comme un aveu.

Marc Jacobs (Vuitton), Karl Lagerfeld (Chanel), Olivier Theyskens (Rochas), Alber Elbaz (Lanvin, extra! Carrie Bradshaw devrait adorer!). Se pencher sur le passé sans dessiner des silhouettes qui ont l'air déguisé. Voilà un talent qui demande de la main, un art consommé de la patine. A cet exercice, les deux nouveaux venus sur le devant de la scène du luxe parisien ont à demi réussi.

On attendait beaucoup, primo, de l'arrivée de Stefano Pilati aux commandes d'une maison Yves Saint Laurent quittée il y a six mois par Tom Ford. D'autant que Pilati a eu, lui, accès aux archives du maître, ce qui avait été refusé à Tom Ford. Trench à pois ceinturé, saharienne bouffant sur les reins, coloris shocking. Mais silhouettes entravées par trop de volants, corps engoncés. C'est du Monsieur Yves plus fidèlement suivi qu'avec Tom Ford. Sauf que depuis les années de gloire du maître, les corps ont changé, les allures se sont dégagées, hélas.

Même constat, plus sévère, chez Céline, où Roberto Menichetti succède à Michael Kors. Soit, les jupes légèrement boule et les plissés libérés par le jersey sont des hits présents chez tout le monde. Mais le designer italo-américain se prend un peu les doigts dans des décolletés hublots soulignés de volants (encore!) et dans les plissés appliqués qui vieillissent, d'un coup, les Gemma, Daria et autres mannequins au visage de vierges de vitraux.

Que retenir encore? Les plissés combinés à des drapés, déjà présents à Milan, et qui devraient parapher les beaux jours 2005. Les imprimés fleuris, surtout sur de grandes pièces, robes-trenchs, blouses tapisserie Jouy, par Paul Smith et Hermès dont le nouveau sac Birkin devrait faire un bonheur. Les silhouettes floutées, diluées ou comme évaporées vues partout, les tailles hautes, les jeux de laçage sur les seins. Les chaussures compensées qui s'assortissent de plus en plus aux robes, rétro-chic oblige. Le magnifique défilé Dries van Noten, faisant passer ses mannequins sur une immense table blanche, jeux de textures, volumes amples sans pesanteur. Un grand trafic de jupes et de robes qui tanguent, volètent, et dont les volumes invitent à la déhanchade. Toute la collection Chloé, dessinée par Phoebe Philo, blancheurs cools, paillettes métalliques patinées à point, d'une sexytude tellement sans effort qu'on aimerait en arroser tout son entourage. Et cette question: quelle ombre fuit donc une mode à ce point inondée des lumières du passé?

* Eileen Gray, citée dans le dernier numéro dans l'excellent magazine «Stiletto», nº4, automne 2005.