Dix jours après le tremblement de terre qui a ravagé l'Etat du Gujarat, dans l'ouest de l'Inde, la situation reste dramatique. Si deux miraculés – un bébé de 11 mois et un adolescent de 17 ans – ont été sauvés des décombres ce week-end, il n'y a plus guère d'espoir de retrouver des survivants. Le nombre de morts pourrait dépasser 80 000. Les médecins et secouristes soignent sans relâche les 200 000 blessés. La priorité est désormais de prévenir les épidémies – la température avoisine 40 degrés – et de porter assistance aux 500 000 sans-abri. Plusieurs convois d'aide humanitaire ont été attaqués par des populations affamées, et le marché noir se développe.

Mais une polémique s'engage sur la mauvaise qualité des constructions qui aurait aggravé le bilan. A Ahmedabad, la capitale, les vieilles maisons ont mieux résisté au séisme que les constructions modernes. Les 140 immeubles effondrés ont tous moins de cinq ans. Explication: le boom immobilier – près de 500 bâtiments ont été construits depuis 1992 – a attiré de nombreux promoteurs avides d'argent rapide mais qui ne connaissaient rien au secteur. D'où des immeubles construits en dépit du bon sens.

Par exemple, dans le quartier de Maninagar, une résidence de six étages n'avait que trois façades; elle reposait pour la quatrième sur le mur de la maison voisine. A Ambawani, une tour de dix étages ne disposait pas d'armature métallique.

Bharat Ravel, directeur à la municipalité de l'Ahmedabad Urban Development Authority, jongle avec la langue de bois et invoque «la nature». Les ingénieurs municipaux sont plus loquaces. «Nous accordons les permis de construire sur dossier. Mais nous n'allons pas vérifier sur les chantiers si les matériaux utilisés, la taille du bâtiment sont conformes à ce qui est écrit. Comment le pourrions-nous? Nous sommes trois ingénieurs conseils pour une ville de cinq millions d'habitants», souligne M. M. Bhaumick.

La capitale du Gujarat est en zone 3 selon la carte des risques sismiques définie par le gouvernement indien en 1993 (la pire étant la zone 5). Cela impose le respect de certaines normes de construction: qualité du béton, forme des immeubles, densité de l'armature métallique. Des normes que personne ne respecte, corruption et indifférence des pouvoirs publics aidant. A en croire Ashok Patel, un architecte: «S'ils veulent trouver des contrats avec des promoteurs, les architectes doivent concevoir des immeubles avec un design séduisant mais rarement conformes aux normes, et pour lesquels on a économisé sur la qualité des matériaux et le savoir-faire des ouvriers.»

Dans ce système, tout le monde triche: les promoteurs, les architectes, la municipalité qui délivre permis de construire et certificats d'habitation sans contrôle et souvent contre des billets, et le public qui préfère payer moins cher un logement, se disant que le dernier séisme à Ahmedabad remontait à 1819. En réalité, les lois sur l'immobilier sont si strictes que, si elles étaient respectées, personne ne gagnerait d'argent dans ce secteur.

Le gouvernement du Gujarat a annoncé que tout promoteur dont plus d'un immeuble s'était effondré lors du séisme serait poursuivi en justice. Mais ce même gouvernement a, en novembre dernier, régularisé toutes les constructions illégales contre de l'argent.

Officiellement une amende, en réalité un moyen de financer les partis politiques. «Toutes les formations reçoivent des fonds des promoteurs. C'est un secret de Polichinelle. Le pire, c'est que ce sont les promoteurs responsables qui vont encore s'enrichir grâce aux travaux de réhabilitation», conclut, amer, Anil Kapoor, journaliste à Ahmedabad.