La longue marche vers la «société harmonieuse» que promet d'instaurer Pékin – dernier slogan en date du Parti communiste – est semée d'obstacles dont le déséquilibre des sexes est peut-être l'un des plus symptomatiques. En Chine, pour chaque centaine de filles qui naissent, il y a 119 garçons. Dans quelques provinces, le rapport est de 100: 130 et dans de nombreux villages il atteint même 100: 150, alors que le ratio naturel est de 100: 105. Dans la décennie à venir, 10 à 15% des hommes seront ainsi dans l'impossibilité mathématique de trouver une compagne. Un déficit de femmes porteur de violences et de tensions sociales, selon les chercheurs chinois. Leurs craintes confirment les noires prédictions de leurs collègues internationaux et notamment des chercheuses Valerie Hudson et Andrea De Boeur qui, dans un livre sorti il y a quelques années, désignaient la Chine, mais aussi l'Inde, comme les futures poudrières de la «masculinisation»* ( LT du 20.11.99).

Pour endiguer l'accroissement constant de ce déséquilibre, un groupe de parlementaires chinois propose de rendre passibles d'une peine de prison les échographies et les avortements destinés à identifier et à éliminer les embryons de filles. Ces pratiques sont déjà illégales, mais largement exercées par des cliniques et des médecins auxquels les familles n'hésitent pas à verser d'importantes sommes. Ceux-ci s'exposent tout au plus à des sanctions administratives ou des amendes. Le Parlement chinois, qui tient sa réunion annuelle incessamment, se prononcera sur une éventuelle réforme du code pénal pour inclure ce nouveau crime.

L'élimination des filles – le plus souvent avant leur naissance – résulte d'un cocktail dont les ingrédients sont connus. Il y a d'abord un jus de base qui est une très longue tradition d'inspiration confucéenne selon laquelle l'homme se place au-dessus de la femme et demande impérativement une descendance masculine pour assurer le culte des ancêtres. Cette tradition opère un retour en force.

Il y a ensuite un alcool dominant qui est la politique de la planification familiale introduite à la fin des années 1970 pour maîtriser une démographie galopante. Ces restrictions favorisent une plus forte sélection. La politique de l'enfant unique stricto sensu ne s'applique toutefois qu'en milieu urbain. Les paysans ont le plus souvent droit à un second enfant, surtout si le premier est une fille. Selon le recensement de 2000, 2/3 des seconds enfants sont des garçons. Pékin n'a pas l'intention d'abandonner cette planification même si des aménagements ont lieu ici ou là.

Il y a encore le progrès des technologies – le précipitant – qui permet des avortements de plus en plus tôt. La rondelle de citron, enfin, c'est la précarisation des campagnes observée depuis la fin des années 1990. Un garçon est dès lors plus que jamais synonyme d'assurance vieillesse, les filles quittant leurs parents pour intégrer le clan familial de leur époux après leur mariage.

Résultat? Selon le recensement de la population de 1982, le ratio femme-homme était de 100: 108. Il est passé à 100: 112 en 1990. Puis à 100: 116 en 1995, et 100: 117 en 2000. Cette année-là, il y avait 18,8 millions de garçons de plus que de filles âgés de moins de quinze ans. Ces statistiques sont à prendre avec prudence, les démographes soulignant qu'il y a une tendance à ne pas déclarer la naissance des filles pour préserver ses chances d'avoir un garçon sans être poursuivi. Seules deux provinces connaissent un ratio naturel: le Tibet et le Xinjiang musulman, régions où les Han sont minoritaires (du moins statistiquement).

Certains experts estiment que ce déséquilibre pourrait nourrir des soulèvements sociaux comme la Chine en a connu au XIXe siècle et qui précipitèrent la chute de l'empire alors que l'infanticide de fillettes était largement répandu. L'an dernier, le président Hu Jintao affirmait qu'il s'agissait d'une menace sociale pour le long terme. «Le chaos dans la détection du sexe des fœtus […] menace de provoquer de sérieux problèmes sociaux, indiquait il y a quelques jours Xu Zhihong, le président de l'Université de Pékin et parlementaire. Nous devons empêcher ce terrible scénario de se réaliser en incluant des clauses ad hoc dans le code pénal.»

Dans l'immédiat, le manque de femmes s'est traduit par une augmentation du trafic de filles et de la vente d'enfants à travers tout le pays. Des filières s'approvisionnent par ailleurs au Vietnam et en Corée du Nord dans des régions plus pauvres qu'en Chine. Parallèlement, l'abandon de fillettes à la naissance demeure un phénomène important alors que les récits d'infanticides (généralement de filles) ne sont pas rares dans les journaux locaux.

Après avoir longtemps dénoncé des coutumes féodales et discriminatoires, le pouvoir semble vouloir renforcer la répression en vue d'un retour à l'équilibre des naissances en 2010. Citant des experts, l'agence officielle Chine nouvelle précise toutefois que le meilleur moyen de lutter contre ce fléau serait d'instaurer une couverture sociale universelle. Trois provinces vont mettre en place, à l'essai, un système de primes pour les couples sans garçon ayant atteint l'âge de 60 ans. Elle sera de 600 yuans par an, 85 francs. La nouvelle valeur marchande officielle d'un garçon dans les campagnes chinoises.

*«Bare Branches: Causes and Consequences of the Masculinisation of Asia's Sex Ratio», de Valerie Hudson et Andrea De Boer, Princeton University Press, 2000.