«Ce que je redoute le plus? Que mon fils meure et que je ne puisse pas voir son corps, ou inversement, que je meure et que mon fils ne puisse pas voir mon corps.» Marie-Thérèse Casto, 68 ans, vit dans le quartier genevois des Grottes et suit à la lettre les consignes de confinement, car elle souffre de diabète, d’insuffisance veineuse et d’hypertension artérielle. Pareil pour Dominique Mani, 66 ans, et pour Françoise Goldstein, 83 ans, confinées respectivement à Plainpalais et à Meyrin, l’une pour une maladie pulmonaire chronique, la seconde en raison d’un cancer. Recommandées par Pro Senectute, toutes trois racontent au téléphone leur quotidien et leur ressenti en période de pandémie.

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Dominique, 66 ans: «J’écris tous les jours mon journal intime»

Elle a une voix de fumeuse et des réponses qui claquent. «Je suis assez rock’n’roll», admet Dominique Mani, dans un rire rauque. Avant d’annoncer un physique peu commun: «Trente-sept kilos pour 1 m 71. Un vrai fil de fer! Et comme je m’habille tout en noir, on me compare souvent à Barbara.» Dominique a du caractère, ce qui la sauve de la déprime. Car sa vision du monde et de la pandémie n’est pas rose. «Je suis scandalisée par le comportement des gens dans la rue. Que des gens discutent encore tranquillement en groupe alors que d’autres meurent, c’est totalement irresponsable.»

Mais plus encore, la retraitée, qui souffre d’une BCPO (bronchopneumopathie chronique obstructive), en veut au gouvernement fédéral. «Vu ma santé très fragile, j’ai pris des précautions dès que le coronavirus a commencé en Chine. Dès la mi-janvier, je me suis mise à aller très peu dans les magasins et à ne plus parler à personne. A cette époque déjà, j’ai trouvé inacceptable que la Suisse n’instaure pas de contrôles plus stricts. Les autorités ont été tellement laxistes…»

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Et le confinement, comment Dominique le vit-elle? «Je suis une grande créative. J’écoute de la musique, j’écris tous les jours mon journal intime, je dessine aussi. J’ai combattu une dépression pendant trois ans et je suis toujours debout, ça forme le caractère.» Par contre, cette veuve et ex-employée au Service de santé de la jeunesse n’a plus trop d’amis. «J’ai fait le tri. Lorsque, après trente ans d’attentions, on se rend compte que les gens ne sont pas là quand on demande de l’aide, ça déçoit.» Mais alors, qui fait ses courses? «Un monsieur vient trois fois par semaine et me pose mes commissions sur le palier. Ce ne sont que des petites choses, car j’ai fait de grosses réserves avant le confinement. Pour l’argent à lui donner, je mets deux paires de gants, un masque, et je vais au bancomat, tard le soir, quand il n’y a plus personne. Je retire 100 francs que je lui glisse à son arrivée.»

Souffre-t-elle de solitude? «Je parlerais plus d’inquiétude que de solitude, car mon fils m’appelle tous les jours et m’envoie régulièrement des messages WhatsApp. Par contre, comme je n’ai pas connu la guerre, je vis très mal ce moment de menace générale. Je me sens désarmée. Jusqu’à quand ça va durer? Et puis toutes ces informations qui tournent sans cesse, c’est anxiogène.» Pourtant, la dame en noir dit avoir connu pire dans sa vie. «Il y a trente et un ans, j’ai perdu un bébé à la naissance et, la même année, j’ai subi une opération de l’aorte. L'année 1989 a été monstrueuse. Je ne pense pas que 2020 puisse la dépasser.»

Marie-Thérèse, 68 ans: «Je me pose sur mon balcon et j’observe»

«J’ai décoré mon balcon pour Pâques. Si vous passez en face de l’Armée du Salut, dans le quartier des Grottes, levez la tête et dites-moi bonjour!» Malgré une santé minée par du diabète, des problèmes cardiaques et une dermatite de stase – des inflammations cutanées aux jambes dues à une insuffisance veineuse chronique –, il y a beaucoup de joie dans la voix de Marie-Thérèse Casto. Peut-être ses origines italiennes? Ou sa gourmandise naturelle? «Je ne suis pas sortie depuis une semaine», commence-t-elle, avant de se raviser. «Ah si, dimanche dernier, j’avais tellement envie de champignons que j’ai mis les gants, deux masques et j’ai fait un saut à l’épicerie d’à côté. Mais ça ne compte pas, n’est-ce pas?»

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C’est que son fils ne rigole pas. «Il travaille à la sécurité routière, il est très informé. C’est lui qui m’interdit formellement de sortir! Le pauvre, il doit jongler entre son père, mon ex-mari, qui est dans un fauteuil, et moi. Il n’arrête pas.» On sent beaucoup d’attachement entre ce fils et sa maman. Marie-Thérèse s’émeut. «C’est vrai, j’ai une longue histoire d’amour avec mon fils et mon petit-fils. Mon petit-fils, je l’ai eu tous les jours depuis sa naissance jusqu’à ses 4 ans. Mes amies n’ont pas compris ce choix et, petit à petit, le vide s’est fait autour de moi.» Heureusement, l’ex-coiffeuse peut compter sur sa famille pour les contacts humains. «On est dix frères et sœurs. J’ai deux sœurs et un frère qui vivent en Suisse, les autres sont en Italie. On se parle régulièrement par WhatsApp avec la caméra et on s’envoie plusieurs messages vocaux dans la journée. Des fois, je dois même leur dire de m’oublier un peu, tellement je suis débordée!»

Comment se déroulent ses journées? «Je regarde la télévision, je lis un peu. Je pense me faire livrer un vélo cardio pour m’entraîner… Sinon, je me pose sur mon balcon et j’observe les gens dans la rue et les pensionnaires de l’Armée du Salut. Vous savez que, souvent, j’appelle leur réception quand quelqu’un s’est enfermé dehors et ne peut plus revenir à l’intérieur du foyer! Ils me connaissent bien maintenant», rit la retraitée.

Pour les courses, Marie-Thérèse a constitué un grand stock d’aliments avant le confinement et la pharmacie lui livre ses médicaments. Des contacts avec ses voisins de palier? «C’est un couple de toxicomanes, je les salue et c’est tout. Ils ne sont pas méchants, mais je ne me sens pas en sécurité.»

Comment vit-elle le coronavirus sur un plan plus général? «Je pense que la Suisse n’a pas été assez rapide en matière de mesures et maintenant, on est en plein raz-de-marée. Par moments, je suis tellement angoissée que je pleure sans pouvoir m’arrêter. Je me demande comment tout cela va évoluer… Je ne vois naturellement plus mon petit-fils ni mon fils, et c’est long, ce temps sans eux, même s’ils m’appellent souvent. J’ai perdu ma maman l’an dernier. On était très proches et j’ai cru que j’avais vécu le pire de ma vie avec ce deuil, mais là, c’est encore pire. Je redoute de mourir et que mon fils ne puisse pas me voir, car les HUG disent qu’ils doivent fermer le cercueil rapidement. Et j’ai peur de l’inverse aussi. Que mon fils meure et que je ne puisse pas le voir… Pour nous, c’est très important de se voir. Vivre un départ sans voir le mort, c’est comme ne jamais se dire au revoir.»

Françoise, 83 ans: «J’ai eu la vie que je voulais»

D’emblée, sa voix frappe par sa douceur et sa sérénité. On comprend plus tard pourquoi: psychothérapeute de 83 ans installée à Meyrin, commune populaire du canton de Genève, Françoise Goldstein a exercé jusqu’à ses 81 ans. Une force de la nature? «Non, je suis malvoyante et je me bats contre un cancer depuis huit ans, mais j’ai toujours beaucoup aimé mon métier et je me considère comme une privilégiée.» L’aînée ne vit pas seule. Son mari, de 97 ans, est à ses côtés. Comment va-t-il? «Doucement. C’est un très grand lecteur, ça l’aide à passer le temps. Mais il ne peut plus faire ses courses et ça lui manque, car c’était sa distraction.»

Retour à notre octogénaire «très touchée par les mouvements de solidarité». «J’ai reçu beaucoup d’appels téléphoniques de personnes du quartier qui se proposent pour faire des courses ou qui prennent simplement des nouvelles. D’anciennes patientes me contactent aussi régulièrement, ainsi que mes enfants, bien sûr. Et puis, la mairie de Meyrin a également appelé tous ses aînés pour savoir comment on allait et a placé dans toutes les allées des immeubles une affiche qui donne les numéros de téléphone pour les courses, les urgences médicales, etc. Je suis très reconnaissante au système de si bien fonctionner!»

Comment Françoise s’organise-t-elle pour les courses? «On commande beaucoup sur internet. Comme je ne peux plus lire l’écran, c’est ma fille qui s’en charge et qui rédige la liste des commissions avec moi, par téléphone. Surtout pour les choses lourdes, comme le sac de sable de la chatte. Sinon, pour les petites choses, les voisins offrent leurs services spontanément.» Une femme de ménage nettoie l’appartement une fois par semaine, munie de son masque et de ses gants. «Elle habite l’immeuble d’à côté et respecte la clause de proximité. Si elle ne pouvait plus venir par peur de nous contaminer, on serait très embêtés.»

Son avis sur la pandémie? «C’est effrayant d’apprendre que le virus arrive en Afrique. Je n’ose pas imaginer la contagion dans les camps de réfugiés. Sinon, je n’ai pas été surprise que les rayons des supermarchés soient pris d’assaut. C’est une réaction très légitime face à la panique. Combler le manque, c’est apporter une réponse concrète à l’incertitude généralisée. Je pense que le plus dur avec cette pandémie, c’est cette sensation d’attente. On ne sait pas quand ça va finir, et surtout, comment ça va finir. Quelle portée aura eu le virus, au final? Y penser, c’est souvent perdre pied.»

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Mais pourquoi, alors, Françoise est-elle si sereine, elle qui, en plus, doit se rendre au centre médical d’Onex toutes les trois semaines pour son immunothérapie? «Sans doute parce que j’ai eu la vie que je voulais. Et aussi, parce que j’ai connu bien pire pendant la guerre, en Tunisie. J’avais 4 ans, l’occupation a été très dure. En termes de rationnement, mais aussi en termes d’antisémitisme. Et puis les bombardements… ça été terrible. Même si elle est grave, la situation actuelle n’a pas la même intensité.»

Françoise a-t-elle la foi? «Non, je ne suis pas croyante. Mais je me suis formée au bouddhisme. Pendant plusieurs années, j’ai accompli des retraites d’une semaine avec des méditations dès 4h du matin, un bel entraînement! Je pratique la méditation tous les jours. C’est très bon pour prendre la juste distance avec les événements et pour alimenter la bienveillance. Ce que j’espère? Qu’après cette crise, le monde soit un peu plus humain. Que les gens se respectent mieux entre eux et respectent mieux la nature. Ça paraît un peu présomptueux, mais c’est ce qui m’anime au quotidien.»


Gare aux arnaques!

Que ce soit Marc Favez, directeur de Pro Senectute Vaud, Joël Goldstein, qui occupe les mêmes fonctions à Genève, Irina Ionita, secrétaire générale de la plateforme des associations d’aînés, à Genève, ou Andréa Quiroga, coordinatrice de la plateforme Genève Bénévolat, tous saluent les démarches spontanées de solidarité qui pleuvent sur les réseaux sociaux à l’intention des personnes âgées ou en mauvaise santé.

Mais tous aussi, joints au téléphone, invitent les bénéficiaires à redoubler de prudence, à toujours observer les distances sanitaires de sécurité et à ne jamais confier leur carte de crédit et le code à une «bonne âme» venue les aider. «Le mieux serait vraiment que les aînés se reposent sur quelqu’un qu’ils connaissent déjà, si possible dans leur quartier pour éviter trop de déplacements, car tout le monde peut se faire passer pour un de nos bénévoles, sans l’être réellement», prévient Marc Favez. Et si les gens en difficulté doivent quand même recourir à des visages inconnus pour les aider, il leur est conseillé de ne donner que du cash, et en petite quantité. MPG