Dès aujourd'hui, une partie du Codex Sinaïticus, l'une des plus anciennes Bibles du monde, est librement consultable sur Internet (http://www.codex-sinaiticus.net). Les intéressés pourront feuilleter virtuellement une centaine de pages de ce manuscrit datant du milieu du IVe siècle. L'ensemble du Codex devrait être mis à disposition des internautes d'ici juillet 2009. Ils auront la possibilité de découvrir ce que les scientifiques considèrent comme le premier grand livre relié de l'histoire.

k Mai 1844: découverte

Sa découverte, puis sa dispersion dans quatre pays, constitue la trame d'un bon roman. En mai 1844, Constantin von Tischendorf, un théologien allemand passionné de paléographie, se rend au monastère Sainte-Catherine sur le mont Sinaï. En visitant sa bibliothèque, il tombe sur une corbeille remplie de vieux parchemins destinés aux flammes. Il s'en saisit, et repère des feuillets d'une traduction grecque de l'Ancien Testament, qu'il identifie comme l'une des plus anciennes jamais découvertes. A la joie que von Tischendorf manifeste, les moines comprennent la valeur des 129 feuillets qu'ils s'apprêtaient à brûler. Ils ne laissent pas le paléographe repartir avec la totalité de son trésor, mais lui cèdent 43 feuillets. Von Tischendorf en fera don à la Bibliothèque de l'Université de Leipzig.

k Février 1859: surprise

En février 1853, le théologien retourne au monastère dans l'espoir d'obtenir d'autres folios. Il découvre à nouveau de rares manuscrits bibliques, mais pas ce qu'il cherche. En janvier 1859, il entreprend un troisième voyage au mont Sinaï, parrainé par le tsar de Russie Alexandre II. Ses recherches restent vaines, et Von Tischendorf s'apprête à partir. Un jour qu'il se promène avec le moine économe, celui-ci l'invite à prendre un rafraîchissement dans sa cellule et lui montre une vieille Bible qu'il présente comme une copie de la Septante, la traduction grecque de l'Ancien Testament. A sa grande surprise, le savant allemand découvre que ce manuscrit contient non seulement les feuillets de l'Ancien Testament qu'il cherchait, mais aussi le Nouveau Testament au complet ainsi que deux textes chrétiens qui ne font pas (plus?) partie du canon de la Bible, l'épître de Barnabas et une partie du pasteur d'Hermas. Von Tischendorf vient de trouver la plus ancienne copie grecque du Nouveau Testament connue à ce jour, et l'une des deux plus anciennes Bibles du monde...

Le savant convainc le prieur de faire cadeau du manuscrit au tsar. C'est ainsi que le Codex est parvenu à la Bibliothèque publique impériale de Saint-Pétersbourg, appelée aujourd'hui Bibliothèque nationale de Russie. Von Tischendorf a raconté l'histoire de sa découverte, mais elle est contestée par les moines de Sainte-Catherine, selon qui les manuscrits ont été volés par le savant.

k 1933: marchandage

En 1933, le gouvernement soviétique a besoin d'argent: il vend le Codex à la Grande-Bretagne pour 100000 livres sterling. La quasi-totalité du manuscrit - 347 feuillets - repose aujourd'hui à la British Library. Quarante-trois folios se trouvent à Leipzig, cinq à Saint-Pétersbourg et 14 au monastère Sainte-Catherine. En effet, en 1975, les moines ont trouvé de nouveaux fragments du Codex dans une pièce jadis condamnée.

kJuin 2005: regroupement

En juin 2005, les quatre institutions décident de participer à un projet de digitalisation du Codex dans son entier. C'est la mise en œuvre de la première phase qui est visible sur Internet. Cependant, le Sinaïticus n'est pas une Bible complète: il manque toujours une partie de l'Ancien Testament, jamais retrouvée.

La mise à disposition virtuelle de l'ensemble du Codex qui nous est parvenu est une heureuse initiative. A l'instar du Codex Vaticanus, «le Sinaïticus fait partie des grands onciaux du IVe siècle, c'est-à-dire des grands manuscrits rédigés en majuscules, qui réunissent pour la première fois l'ensemble des livres de la Bible, explique Jean-Daniel Kaestli, professeur honoraire de l'Université de Lausanne et ancien directeur de l'Institut romand des sciences bibliques. Leur apparition coïncide avec l'adoption du christianisme par l'empereur Constantin.» Le Sinaïticus pourrait ainsi être l'une des cinquante copies commandées par l'empereur à l'évêque Eusèbe de Césarée. Il a sans doute été réalisé dans l'une des grandes cités de la Méditerranée: Alexandrie, Césarée (Palestine) ou Rome. Les scientifiques ont identifié trois scribes. Le manuscrit contient de nombreuses corrections, effectuées jusqu'au VIIe siècle. Leur analyse sera d'une importance capitale pour l'histoire de la Bible. Les corrections des textes bibliques étaient fréquentes durant les premiers siècles du christianisme, et elles modifient parfois le sens de certains passages. Mais «la plupart du temps, il s'agit de corrections formelles ou stylistiques», dit Jean-Daniel Kaestli.

Le Sinaïticus constitue aussi une étape importante dans l'histoire du livre. Réunir l'ensemble des Ecritures saintes du christianisme en un seul volume relié a représenté un progrès comparable à l'invention de l'imprimerie ou l'introduction des ordinateurs, selon la British Library.