Il engloutit trois cafés. S'en veut de ne pas tenir sa langue, comme il se l'était promis. Sur les banquettes endormies d'un tea-room lausannois, l'homme a le bagou torrentiel. Grande gueule, diagnostiquerait-on sur ce bord de lac où les batoilles ne sont pas les bienvenues. Lui n'en a cure, qui délocalise sa faconde dans le XIe arrondissement de Paris, plus propice à l'épanouissement de son inspiration tonique.

Enfant du Pays de Vaud aspiré par la Ville lumière, Thomas Grandjean ne revient en Suisse que pour y donner de la voix. Sous le nom de BigPants, traduction approximative de son patronyme helvétique, ce trentenaire au port romantique électrise les scènes et divise les publics. Seul avec sa guitare et son lecteur de CD crachotant des rythmiques dérisoires, l'homme expédie son répertoire nerveux sur les planches les plus lustrées du pays, du D! Club lausannois au Miles Davis Hall du Montreux Jazz, en juillet dernier.

L'invité du festival Pully For Noise ce soir, BigPants réserve une brassée de nouveaux titres à un public qui, pour la plupart, fera connaissance avec son rock malingre et futé. «Pourquoi ne pas profiter du concert pour faire entendre une musique que l'on ne retrouve pas ailleurs?», suggère-t-il, témoignant des risques qu'il encourt à la scène. Sans autre filet que son charisme électrique, Thomas Grandjean a cette manière délicieusement désinvolte de snober le professionnalisme pataud du milieu musical suisse.

Entre deux chansons, dans un franglais de galeriste branché, l'homme harangue son auditoire interdit, lui prodiguant conseils et bons mots: «Tu n'as pas de local de répétition, pas de musiciens? On s'en fout, joue!» Et d'allier le geste à la parole, dans un savant mélange de rock'n'roll aride et de pop altière. «Ce que je voulais transmettre, à ma manière maladroite, c'est qu'aujourd'hui, quand on a 20 ans et qu'on s'ennuie, on peut très facilement se lancer dans la musique. Si j'avais eu à cet âge les moyens informatiques qu'on a aujourd'hui, j'aurais perdu moins de temps.»

A 31 ans, «âge canonique» pour embrasser une carrière musicale, Thomas Grandjean se rassure en se souvenant que «Leonard Cohen a publié son premier disque à 33 ans». Et les modèles musicaux qu'il revendique, de The Fall à My Bloody Valentine, disent tous les bienfaits d'un art intemporel, mûri en marge des marchés dominants. «L'économie musicale fonctionne encore sur un modèle incroyablement hiérarchisé. Je n'aurais jamais pu sortir ma musique sur un label sans qu'on me demande de faire un millier de concessions.»

Trop long pour les canons de l'industrie (17 titres), trop généreux dans son fourmillement d'idées plus ou moins abouties, Lazy & Versatile, premier disque de BigPants a pourtant trouvé preneur. Dans les bureaux de +41, stylistes lausannois affiliés à l'agence de graphisme DIY (pour «Do it yourself»), les maquettes du musicien donnent naissance fin 2004 à un disque-objet du plus bel effet. Sur sa pochette, un futal XXXL accueille, outre le musicien, tout son équipage musical, comprenant une guitare, un clavier vintage, un logiciel… et une bouteille de blanc, racines vaudoises obligent.

«Je suis un pur produit de la Suisse, au même titre que Christoph Blocher», claironne-t-il, sans rire. «Pas de complexes à se faire. A l'étranger, beaucoup savent qu'il s'est passé des choses originales ici, avec des disquaires spécialisés et une culture de clubs très vivante.» Comme dans toutes les bonnes histoires suisses, l'important ici n'est donc pas tant de monter à Paris que d'en revenir, les batteries chargées d'inspirations fulgurantes. «Paris est une ville géniale pour faire de la musique. Une fois le loyer payé, on peut vivre avec pas grand-chose, les journées commencent à 11 heures et le réseau des bibliothèques est fabuleux.»

Pour cet ancien étudiant en Sciences politiques qui cite Marshall McLuhan dans le texte, pas question pourtant de percer à Paname. «Quand j'ai fait écouter mes premiers morceaux, tout le monde m'a regardé d'un drôle d'air, ou m'a conseillé de chanter en français. J'ai essayé, mais le résultat sonnait comme du Jean-Louis Aubert.» Anglophone par attirance musicale, BigPants ambitionne même d'enregistrer «en yaourt», pour peu que le résultat sonne bien. «Le problème est que les Français sont obsédés par le texte. La musique est toujours reléguée au second plan, ils ne font pas de différence fondamentale entre Les Misérables et un disque de chanson. Personnellement, je n'ai pas vraiment de message à faire passer.»

Sinon celui que sa musique, ses propos scéniques et son label suggèrent de concert: «Do it yourself». Et le ciel t'aidera.

For Noise festival, du 4 au 6 août à Pully. Rens. http://www.fornoise.ch