On l'appelle la «Zapi 3.» C'est la zone d'attente de l'aéroport de Roissy, à 30 kilomètres au nord de Paris. Ni en France ni à l'étranger. Nulle part. Un monde où séjournent, normalement pas plus de 72 heures, les étrangers en situation irrégulière, ou qui viennent demander l'asile. Ce sont les «non admis.» Mais c'est aussi un monde de non-droit où règne souvent la violence: le 19 février, quatre Congolais ont été molestés et une femme s'est vu délivrer par les médecins une incapacité de travail de quinze jours.

Les journalistes n'ont pas le droit de pénétrer dans ce lieu parfois qualifié de «honte de la République». Ou alors bien escortés, pour une visite guidée, sans aucun risque d'y constater une bavure. Anne de Loisy a donc enfreint le code de déontologie journalistique. Pour enquêter, elle s'est fait passer pour une médiatrice de la Croix-Rouge. Et de ses six mois passés dans la Zapi 3, elle tire un livre, Bienvenue en France! (Editions du Cherche Midi). Sa conclusion: «Non-droit, injures racistes, passages à tabac, harcèlement.» Elle précise: «Je m'étais préparée aux violences décrites régulièrement par les associations. Malheureusement, les faits que j'ai pu constater sont pires que tout ce que j'aurais pu imaginer.»

La Croix-Rouge, caution du gouvernement?

La présence de la Croix-Rouge avait été décidée par Nicolas Sarkozy le 6 octobre 2003, alors ministre de l'Intérieur, à la suite du décès de deux clandestins. «L'Etat a tout à gagner de la transparence», avait alors déclaré le ministre.

Pour Anne de Loisy, le bilan ne fait aucun doute: «La Croix-Rouge sert de caution au gouvernement» et ferme les yeux pour ne pas avoir à dénoncer le non-respect du droit, les policiers qui ne parlent pas les langues étrangères, l'impossibilité d'offrir de vraies voies de recours aux étrangers, les pressions et harcèlements psychologiques permanents. Encore moins les violences. Tous les policiers ne sont pas violents, reconnaît l'auteur de Bienvenue en France! Mais tous subissent une forte pression de leur hiérarchie: il faut «faire du chiffre» pour donner raison au pouvoir politique qui a promis de multiplier le nombre de renvois d'étrangers. Les policiers ne sont pas formés à la lutte contre le racisme. Et ceux qui ne cèdent pas à la violence font mine de n'être pas au courant.

Le livre d'Anne de Loisy nous fait croiser la route d'étonnants destins, illustrant ce qu'on appelle parfois la misère du monde. Il y a là Najib le Palestinien; Ahilan l'étudiant sri lankais; Setareh et Bijan les Iraniens; Maimoussat et Khoumid les Tchétchènes; Désirée la Congolaise; Daria et Roraima les Géorgiens.

Certains sont venus demander l'asile dans un pays réputé accueillant. D'autres, comme le couple de Géorgiens, ont cru pouvoir venir sans problème passer des vacances en France. Mais ils avaient oublié le bon de réservation de l'hôtel. Ils ne verront pas Paris. Isabela, Vénézuélienne de 19 ans, a présenté un jour ses papiers à deux policiers, qui affirment que ces papiers sont falsifiés mais accepteraient de laisser passer la jeune fille, si elle répond à leurs avances sexuelles. Elle refusera et alertera son consulat. Ses papiers étaient en règle. Pour une fois, happy end.

Suppression des réveils par haut-parleurs

Le livre d'Anne de Loisy provoque une polémique encore feutrée. Au Ministère de l'intérieur, on affirme que les violences décrites dans le livre sont invérifiables, ou fausses. Très souvent, affirment les fonctionnaires du ministère, les étrangers en situation irrégulière s'automutilent pour éviter d'être remis dans un avion. Côté Croix-Rouge, on reproche à Anne de Loisy la «commercialisation» de son expérience, en ajoutant que depuis son départ, au printemps 2004, les choses se sont améliorées: «La présence de la Croix-Rouge française a entraîné des aménagements substantiels visant au respect de la dignité des non-admis: suppression des réveils nocturnes par haut-parleurs, améliorations considérables des conditions d'accueil et d'hygiène…»

En 2003, 15 498 personnes sont passées par la Zapi 3; 4068 ont été admises sur le sol français, 11 430 ont été renvoyées. Sans voir Paris.