On reparlera sûrement longtemps, au Portugal, de ce vieux pont métallique près de Penafiel, et du terrible accident dont il a été le théâtre dimanche soir. On en reparlera comme symbole de l'incurie des autorités portugaises, et de leur incapacité à prévenir une catastrophe, tant ce type de tragédie avait été annoncé. Cet accident, l'un des plus dramatiques de l'histoire récente au Portugal et en Europe, a eu lieu dimanche soir, vers 22 heures: au passage d'un autocar et de deux voitures, un pont s'est effondré sur le fleuve Douro, alors que ses eaux étaient en crue. On parle actuellement de 77 victimes. Il n'a pas fallu longtemps à Jorge Coelho, le ministre des Travaux publics, pour assumer la responsabilité du drame. A 3 heures du matin, il a convoqué une conférence de presse pour annoncer sa démission «irrévocable», démission que le premier ministre Antonio Guterres (socialiste) a tout de suite acceptée. Dans la foulée, le gouvernement a décrété un deuil national de deux jours durant lesquels les drapeaux seront mis en berne.

L'accident s'est produit à une trentaine de kilomètres en amont de Porto, la deuxième ville du Portugal, entre Castelo de Paiva et Entre-os-Rios. Selon des informations locales, un pilier de l'ouvrage, qui surplombe de 50 mètres le Douro en crue, aurait cédé sous la puissance des eaux, entraînant dans sa chute une section de 80 mètres du tablier du pont d'une longueur totale de 300 mètres. Au moment où la structure a cédé, les véhicules ont chuté sur des dizaines de mètres vers les profondeurs du fleuve. Aux dernières nouvelles, deux corps ont été retrouvés, apparemment des passagers du bus qui revenaient d'excursion au Trás-os-Montes, dans le nord-est du pays. Selon la chaîne de télévision SIC, il n'y aurait pas de survivant à la catastrophe. Après une nuit d'intempéries et de fort brouillard, des dizaines de pompiers, dont cinq plongeurs munis d'équipement de dragage censés localiser les véhicules immergés, ont commencé hier matin les opérations de secours. Sous l'œil de groupes d'habitants et de parents de victimes en état de choc, postés sur une des rives du Douro. Les opérations de sauvetage ont été suspendues lundi vers 17 heures. De leur côté, les spécialistes de l'Institut national d'urgence médicale (INEM) se préparaient à la tâche pénible de l'identification des victimes.

Outre la démission du ministre Coelho, l'affaire ne devrait pas en rester là, tant un accident de ce type était prévisible. Ce week-end, la Direction de la protection civile avait évoqué les mauvaises conditions météo dues à l'arrivée d'un front froid et du danger sur les routes. De fait, au cours de ces derniers jours, de fortes pluies se sont abattues sur le nord du Portugal, ce qui a provoqué la crue du Douro, l'un des fleuves du pays au plus gros débit, ainsi que de nombreux accidents de la route. Surtout, les autorités locales dénonçaient depuis des mois le mauvais état du pont vieux de plus d'un siècle. Cette insistance avait essentiellement été le fait de Paulo Teixeira, le maire de Castelo de Paiva, qui déclarait hier à une radio locale: «Je me suis plaint à plusieurs reprises de l'absence de sécurité auprès des deux ministres compétents et des secrétaires d'Etat. Mais jamais on n'a tenu compte de mes doléances.» Des sources locales indiquent que 1800 véhicules traversent quotidiennement ce pont.

Tout au long de la journée d'hier, la polémique autour de ce pont métallique construit en 1886 et large de trois mètres prenait de l'ampleur. Luis Parreirao, secrétaire d'Etat aux Travaux publics, reconnaissait que le gouvernement «avait pleinement conscience de la nécessité de construire un nouveau pont». Selon lui, «le concours pour l'attribution du chantier était prévu à la fin du premier trimestre». Durrao Barroso, président du Parti social-démocrate (PSD, centre droit) et chef de file de l'opposition parlementaire, s'est lui aussi rendu sur les lieux de l'accident. Il a eu beau jeu de fustiger «l'absence de responsabilité» du gouvernement d'Antonio Guterres. Cette affaire lui fournit en tout cas un nouveau thème mobilisateur contre les socialistes au pouvoir, déjà empêtrés dans des démêlés judiciaires pour des cas de corruption, et vivement critiqués pour l'«amateurisme» qui, selon l'opposition, a présidé au lancement de «Porto 2001», choisie cette année capitale culturelle avec Rotterdam. En outre, jusque-là, on vantait le Portugal pour sa bonne utilisation des fonds européens servant à construire des infrastructures modernes. Cette tragédie prouve qu'il reste encore beaucoup à faire.