Le feu bactérien continue de faire parler de lui. Cette peste, qui ravage en grande partie les pommiers, les poiriers et les cognassiers, peut décimer un arbre en une saison. Or, elle n'a pas encore trouvé de cure qui soit approuvée en Suisse. La polémique s'est intensifiée ces derniers mois entre fermiers et consommateurs, à tel point qu'elle est parvenue au niveau gouvernemental: faut-il utiliser des antibiotiques comme produits phytosanitaires à vaste échelle dans les champs? Les fermiers les plus touchés par le fléau sont pour, les consommateurs et les fermiers bio contre. Entre deux, le gouvernement évalue la situation et n'abandonne pas l'espoir d'une lutte biologique.

L'Allemagne et certains pays du nord de l'Europe contrôlent le feu bactérien grâce à des antibiotiques. La Suisse, elle, se refuse pour l'instant à mettre ces mesures en pratique, pour des raisons de sécurité. Or, le débat prend de l'ampleur: la bactérie, qui a longtemps rongé les arbres dans les jardins privés, s'attaque maintenant aux vergers. Une nouvelle dimension économique que nul ne peut plus ignorer. La Thurgovie représente la région la plus touchée de Suisse, avec une zone de plus de 50 kilomètres carrés infectée. Quinze hectares de vergers intensifs ont été détruits. La facture pèse déjà lourd: pour ce canton seulement, les dégâts potentiels pour cette année devraient s'élever à 4 millions de francs.

Découvert il y a environ cinquante ans aux Etats-Unis, le feu bactérien s'est propagé en Angleterre et en Allemagne occidentale il y a vingt ans, pour ensuite s'attaquer à la Suisse orientale il y a dix ans. Une évolution géographique d'est en ouest qui explique pourquoi la Suisse romande, longtemps épargnée par le fléau, continue d'être moins touchée que certains cantons de Suisse alémanique comme la Thurgovie, où la situation est devenue critique.

«Il y a eu plusieurs interpellations parlementaires, dont certaines (de la part d'arboriculteurs durement éprouvés cette année, n.d.l.r.) revendiquent un dédommagement pour les parties lésées et l'utilisation à partir de l'année prochaine de produits antibiotiques, explique Alfred Klay, adjoint scientifique auprès de l'Office fédéral de l'agriculture. D'un autre côté, il y a également eu des interpellations de milieux plus sensibles à l'écologie, qui prônent des solutions alternatives, comme la lutte biologique.» Mais le fonctionnaire ajoute que les antibiotiques n'ont pas vocation de produits phytosanitaires, ce qui pose un problème quand il s'agit de les répandre massivement dans la nature.

Tout d'abord, les antibiotiques n'agissent pas seulement contre le feu bactérien, mais contre toutes les bactéries. Ensuite, il n'est pas improbable qu'en raison de l'utilisation massive d'antibiotiques, d'autres bactéries pathogènes pour les hommes et les animaux ne finissent par y développer une certaine résistance. Dernier argument: le véritable impact des antibiotiques sur la microfaune et la flore n'a pas encore été élucidé. «Je suis persuadé qu'il ne faut pas lutter avec des antibiotiques, lâche le conseiller national Ruedi Baumann (Vert/BE), responsable de l'Association pour la protection des petits et moyens paysans. C'est fatal pour l'agriculture. Il faut trouver des produits résistant à cette maladie, arracher les cotonéasters dans les communes, car c'est surtout sur ces plantes que le feu bactérien survit, et trouver une solution pour indemniser les agriculteurs.»

Pour l'instant, seuls l'arrachage et le brûlage des arbres prévalent dans les situations critiques. Les entreprises chimiques suisses ne s'intéressent pour l'instant guère à développer un produit contre le feu bactérien. Problème de marché ou de prix? Le coût, qui s'élève entre 50 et 100 millions de francs, inclut les études obligatoires sur la toxicologie et les effets du produit sur l'environnement.

Le Conseil fédéral dispose d'un répit cet été avant de se prononcer sur l'usage éventuel d'antibiotiques l'année prochaine: c'est au printemps que les antibiotiques ont un effet maximal. C'est à ce moment-là que les tissus des végétaux sont les plus tendres et donc le plus propices à être infectés par des insectes pollinisateurs. En Allemagne, les antibiotiques sont donc utilisés à cette saison, mais de manière préventive seulement.

Malheureusement, il est impossible pour les agriculteurs de savoir si la maladie qui a atteint leurs vergers est vraiment celle du feu bactérien. Ce problème s'accroît en automne, quand les feuilles des arbres tombent et pourrissent naturellement. Le feu bactérien s'attaque aux feuilles et jeunes pousses des arbres, qui se tordent. Leurs branches noircissent comme si elles avaient été brûlées, d'où le nom de la maladie. Au stade préliminaire, seule l'analyse faite en laboratoire par un spécialiste peut déterminer de quel fléau il s'agit. En Thurgovie, soixante contrôleurs ont été formés afin de vérifier chaque arbre du canton. Ce dernier a été divisé en trois zones, en fonction de la gravité de la contamination. Des brochures ont été envoyées à tous les arboriculteurs, dans lesquelles les symptômes de la maladie sont décrits et illustrés par des photos. Que faire si l'on pense être victime du fléau? Appeler des agents de contrôle, qui viennent prélever un échantillon. Celui-ci est ensuite envoyé à la Station fédérale de recherche de Wädenswill pour la Suisse alémanique ou à celle de Changins pour la Suisse romande.

«La lutte biologique est une voie que nous continuons d'explorer, précise Alfred Klay. Nous avons récemment appris qu'il existe un laboratoire en Allemagne qui travaille sur des bactéries antagonistes au feu bactérien.» En d'autres termes, le rôle de ces bactéries est similaire au combat d'un insecte prédateur contre un insecte ravageur. Le Conseil fédéral devrait se prononcer le 23 août, lors de sa prochaine séance, sur le principe de réviser ou non les modalités de dédommagement des arboriculteurs. Pour l'instant, seuls les frais d'arrachage et d'incinération des vergers sont pris en charge par la Confédération, mais le manque à gagner des fermiers n'est pas remboursé.