interactions sociales

Le «politiquement correct» dope la créativité

Selon une idée très répandue, cette norme visant à ne pas heurter l’autre dans un contexte de diversité serait un carcan pour la pensée. Une étude vient de montrer le contraire

Idée reçue, opinion dominante: le politiquement correct (cette norme d’interaction sociale visant à modifier les attitudes qui pourraient heurter les individus appartenant à d’autres groupes – sexuels, ethniques, religieux…) serait un carcan pour la pensée. Bon pour la paix sociale, mauvais pour la créativité. Si l’on veut agir en innovateur, il faudrait donc s’en débarrasser.

Surprise: chercheuse à l’Université de Californie à Berkeley, où elle est professeure de management auprès de la Haas School of Business, Jennifer A. Chatman est parvenue à la conclusion opposée après avoir soumis le poncif à l’épreuve de la science. Appliqué dans un groupe mixte, le politiquement correct s’avère doper la créativité. C’est ce que la chercheuse détaille, avec ses coéquipiers, dans une étude parue en mars 2015 dans l’Administrative Science Quarterly.

Le Temps: Avant cette étude, quelle était votre opinion?

Jennifer A. Chatman: Nous pensions exactement le contraire de ce que nous avons trouvé. Conformément à l’opinion répandue, nous étions préoccupés à l’idée que le politiquement correct ait un effet inhibiteur sur la créativité. A Berkeley, en Californie, on est dans le berceau du politiquement correct. Tout en étant politiquement progressistes, nous nous demandions si l’application de cette norme n’avait pas dépassé le but. Le résultat a été d’autant plus surprenant. Nous avons dû refaire l’expérience un bon nombre de fois avant de pouvoir y croire.

– Vous avez effectué vos expériences sur des groupes mêlant des personnes des deux sexes. Pensez-vous que les résultats seraient les mêmes pour d’autres formes de mixité?

– Je suis maintenant persuadée que oui. Nos résultats vont certainement être répliqués, par nous ou par d’autres chercheurs, en prenant d’autres catégories de la diversité: ethnique, religieuse, politique…

– Comment avez-vous procédé?

– Nous avons formé nos groupes et leur avons demandé de générer des idées sur un sujet donné, dans un cadre professionnel. Nous ne leur avons pas imposé la norme du politiquement correct: nous leur avons simplement demandé de parler de manière positive, avant de se mettre au travail, de toutes les manières dont cette norme pouvait être bénéfique pour réduire les partis pris et les stéréotypes liés à l’identité sexuelle. Il y avait un groupe de contrôle, sans aucune norme. Et nous avons composé d’autres groupes, où nous avons instillé de la même façon d’autres normes de comportement: la simple politesse, la sensibilité mutuelle. Dans ces autres groupes, nous n’avons pas retrouvé le même effet positif sur le déploiement de la créativité.

– Comment comprendre les résultats? Comment fonctionne cet effet?

– L’étude montre que les gens sont, dans une certaine mesure, encore mal à l’aise en travaillant avec des personnes de l’autre sexe – ce qui a été une surprise en soi. Dans ce contexte, le politiquement correct pose des règles de base sur les interactions entre hommes et femmes, ce qui permet à tout le monde de se focaliser sur les tâches à effectuer, sans être distrait par l’incertitude sur la bonne manière d’interagir. En réduisant l’incertitude, on soulage les gens sur le plan cognitif et ils peuvent consacrer leurs efforts à être créatifs.

– D’où vient le rejet ambiant du politiquement correct?

– On distingue deux types. Il y a d’une part des personnes qui se considèrent comme impartiales, objectives, libres de préjugés: elles ont une vision positive d’elles-mêmes, qui les pousse à rejeter le politiquement correct parce qu’elles pensent ne pas en avoir besoin. Même si les psychologues sociaux ont montré que, malheureusement, les préjugés sont enracinés très profondément, même chez ceux qui ont travaillé dur pour s’en débarrasser.

La seconde racine du rejet, aux Etats-Unis, est liée à l’extrême droite, qui considère que toute restriction découlant d’une norme est une violation des droits individuels fondamentaux. Les tenants de cette droite réactionnaire – tel Rush Limbaugh – revendiquent le droit de traiter les gens comme bon leur semble, sans aucune réglementation: la dénonciation du politiquement correct leur donne une licence morale pour tenir des propos aussi discriminatoires qu’ils le souhaitent. Le mythe selon lequel le politiquement correct étoufferait la créativité vient probablement de ces deux sources.


Creativity from Constraint? How the Political Correctness Norm Influences Creativity in Mixed-Sex Work Groups, Jack A. Goncalo, Jennifer A. Chatman, Michelle M. Duguid, Jessica A. Kennedy, «Administrative Science Quarterly», XX (X) 1 – 30, 2014

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