Genève

Sans pollution lumineuse, mais sous les nuages, les étoiles ont eu du mal à briller

Le temps d’une soirée, les lumières extérieures du Grand Genève se sont éteintes pour l’opération «La nuit est belle!». L’heure était à la contemplation, mais aussi à la sensibilisation

«Il est grand temps de rallumer les étoiles.» En pleine Première Guerre mondiale, perdu dans l’enfer des tranchées, le poète Guillaume Apollinaire entend cette exclamation d’un capitaine français. Un message qui continue de résonner. Un siècle plus tard, 152 communes, réparties entre les cantons de Genève, de Vaud et la France, ont éteint leurs éclairages publics en cette nuit du 26 septembre. Les habitants étaient invités à sortir pour lever les yeux vers le ciel. Plusieurs animations étaient proposées, notamment au Musée d’histoire des sciences de Genève ou au Signal de Bernex, deuxième plus haut point du canton.

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Redécouvrir la valeur d’un patrimoine caché

L’opération «La nuit est belle!», imaginée par Eric Achkar, président de la Société astronomique de Genève, et Pascal Moeschler, conservateur au Muséum d’histoire naturelle de Genève (MHNG), était inédite à une échelle transfrontalière. Elle avait pour objectif de faire redécouvrir la valeur de ce patrimoine caché. «Après la pollution de l’eau dans les années 1960, de l’air dans les années 2000, le temps est désormais à la prise de conscience des effets de la pollution lumineuse», veut croire Pascal Moeschler, également directeur du Centre chauves-souris (CCO).

Des explications avant le spectacle: serrées dans la salle principale du Musée d’histoire des sciences de Genève, une cinquantaine de personnes ont d’abord assisté à la mise en mouvement du Grand Planétaire d’Adams. L’instrument scientifique datant de 1775 permettait déjà à l’époque de présenter la rotation de la Terre autour du Soleil. «Seuls cinq modèles de ce type sont recensés dans le monde. Ce système est une véritable performance d’horloger», souligne Stéphane Fischer, responsable des collections du musée.

Les minutes passent, la nuit reprend du terrain sur le soleil couchant. Sur le parvis du musée, des curieux scrutent le ciel. Mais les nuages déjà présents en fin de journée continuent de flotter. Au bord du lac, ils sont nombreux à s’assoir sur la pelouse du parc Mon-Repos plongé dans le noir, à l’exception d’un restaurant allumé. L’air est doux. Près de l’eau, Marco a trouvé un endroit calme pour poser son télescope. «On se sent comme Galilée, même si les nuages rendent l’observation des étoiles difficile. J’ai quand même réussi à voir Jupiter et Saturne.»

Des astronomes bénévoles sont présents pour partager leur passion. Si la Petite Ourse et la Grande Ourse sont facilement reconnaissables, les spectateurs de tout âge découvrent d’autres constellations.

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La date du 26 septembre pour cette expérience inédite a été fixée selon des critères astronomiques. «Avec Pascal Moeschler, nous avons donné plus de 35 conférences en quatre ans, privilégiant une approche multidisciplinaire pour parler de la pollution lumineuse, explique Eric Achkar, qui était cette nuit au Salève. Cinq précédentes expériences d’extinction, réalisées autour du Grand Genève, nous ont confortés dans une idée: la population veut retrouver le ciel étoilé.» Cette nuit, la visibilité de la Voie lactée devait être maximisée. Elle est verticale, traversant tout le ciel. «Saturne, la planète aux anneaux, peut être observée au télescope. Jupiter, la plus grande planète du système solaire, est également visible avec ses lunes galiléennes.» Eric Achkar se souvient qu’enfant il parvenait à compter sept étoiles de la Petite Ourse depuis une ville d’une taille similaire à celle de Genève. De nos jours, il n’en compte plus que trois. Empêcher que le ciel étoilé disparaisse est important pour lui. «La nuit est belle!» est un événement qui «permet de s’interroger sur la meilleure façon d’éclairer la nuit afin de prendre les bonnes décisions techniques».

Les dangers de la pollution lumineuse

Les organisateurs tiennent beaucoup à sensibiliser le grand public à l’impact de la pollution lumineuse sur l’environnement. Car en altérant le cycle jour/nuit, l’éclairage urbain a des conséquences sur les rythmes biologiques de la faune et de la flore. Une étude de l’Université de Berne, publiée dans Nature à l’été 2017, a montré combien les pollinisateurs nocturnes (insectes et papillons), qui s’orientent avec la Lune, sont perturbés par la lumière artificielle. Résultat, les habitats naturels se dégradent: les prairies sont moins fleuries et les arbres donnent moins de fruits.

Coupable, l’être humain est aussi victime de cette pollution lumineuse. Nos rythmes circadiens sont modifiés par le trop-plein de lumière, favorisant une société hyperactive, engendrant des troubles du sommeil et du stress. Dernier argument, celui des coûts liés à ces consommations d’énergie: «L’éclairage extérieur dans le Grand Genève a été multiplié par deux au cours des trente dernières années, rappelle Antonio Hodgers, élu vert et président du Conseil d’Etat dans le canton de Genève. Il est important que nos habitudes de consommation d’électricité changent. Cette action symbolique va dans ce sens en favorisant l’efficacité énergétique. Plus qu’un simple geste, c’est aussi une invitation à redécouvrir notre quotidien nocturne et à respecter notre biodiversité.»

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