Le mot papillonne, se pose à droite et à gauche, à tort ou à raison: «populisme». Le voilà, au fil des commentaires, sur l'épaule de Donald Trump, de Marine Le Pen, de Jean-Luc Mélenchon, de Manuel Valls, de la présidente d'Alternative für Deustchland, Frauke Petry, et même du mouvement citoyen Nuit Debout. Qu’en est-il? Quels sont ses ressorts, son mode opératoire? Tour d’horizon en huit points avec le sociologue et philosophe français Raphaël Liogier, auteur de l'indispensable Ce populisme qui vient (Textuel, 2013).

1) La voix du Peuple

Le populiste prétend incarner l'âme du peuple et traduire sa volonté. «Considérant qu’il ressent cette volonté directement, il remet en question toutes les institutions intermédiaires entre lui et le peuple: organes judiciaires, médias, parlements, Constitution...» Dans son rapport au peuple («défini comme un tout, d'un seul bloc, en gommant les catégories sociales et les divergences d’intérêts»), le populiste est un peu ventriloque, un peu «opiniologue». Ventriloque, car «il parle à la place du peuple».  «Opiniologue», car il définit sa politique en fonction des sondages. «Lorsque l’opinion dominante lui semble aller dans un sens, il en rajoute, en poussant encore plus fort dans la même direction.»

2) La «déconnexion des élites»

Le populiste affirme que, contrairement à lui, les autres acteurs du monde politiques sont coupés du «vrai peuple». Comment? «À ses yeux, les membres des élites sont soit complètement benêts (des «idiots utiles», qui n’ont rien compris à ce qui se passe), soit des traîtres. Lui seul, le populiste, se désigne comme capable de recueillir l'intentionnalité dont il considère que le peuple est pourvu.» Le populiste ne combat donc pas les élites pour les éliminer, mais pour s'y substituer. Il s'agit là d'un procédé historiquement chargé: pour paver sa voie et faire tomber la République de Weimar, «Hitler dénonçait la corruption du régime et de ses élites».

3) Le chef charismatique

Le populisme, ce n’est pas l’autogestion, les conseils ouvriers, la Commune de Paris. Il n’est pas une action politique sécrétée par une mobilisation populaire, mais par «un individu qui va dire, seul, ce qu’est le peuple». Le mouvement Nuit Debout n’est donc pas un populisme. «C'est plutôt une manière de court-circuiter le populisme d’Etat, l'irresponsabilité des politiciens qui ne veulent prendre aucune vraie mesure, économique ou sociale, parce que tout doit être indexé sur l'angoisse de l’encerclement. Nuit Debout entend plutôt remettre du contenu, réinvestir le champ politique sur des problématiques de fond.»

4) L’Empire du bon sens 

«Le populiste attribue au peuple un bon sens absolu, une intuition qui monterait de lui et qui autoriserait à faire n’importe quoi, car il aurait raison a priori. À ses yeux, toutes les données statistiques du monde ne signifient rien face à cette intuition.» Le populiste est donc en guerre contre les sciences sociales (sociologie, économie, démographie…) qui, études à l’appui, montrent le plus souvent que le réel est différent de ce qu'il semble être à vue de nez.

5) Le «confusionnisme»

On emprunte ce terme à l'univers des conspirationnistes et des anti-conspirationnistes, où il désigne des positions de droite construites sur des arguments de gauche, ou l'inverse. Le «confusionnisme», ou le brouillage des repères entre le «réactionnaire progressiste (lorsqu’il vient plutôt de la droite)» et le «progressiste réactionnaire (lorsqu’il vient plutôt de la gauche)», n’est pas un phénomène marginal, constate Raphaël Liogier: il semble devenir la couleur dominante du champ politique. Ainsi, le Front National s'affirme anticapitaliste et «défend maintenant la liberté des choix sexuels». Donald Trump s'affiche ultraconservateur en matière d'immigration ou d'avortement, mais se place «à gauche» en ce qui concerne le rôle social de l’Etat. Manuel Valls semble, lui, se faire un point d’honneur de dire tout et son contraire... Pour évoquer cette fluidité du populisme contemporain, qui n’est plus «fondé sur des idéologies solides», Liogier parle de «populisme liquide».

6) Le «faux peuple»

Le populiste imagine son monde «encerclé par de faux peuples, des figures de l’altérité qui mettraient en cause l’intégrité de ce qu'il considère être le vrai peuple». Pour pointer cet autre menaçant, le populisme «peut se fixer sur n’importe quel objet». Aujourd'hui, ce sont avant tout les musulmans, «qui ont cette propriété magique de pouvoir être désignés à la fois comme les ennemis des traditions multiséculaires de l'Europe chrétienne et de la modernité». D'autres groupes peuvent faire l'affaire: les Mexicains pour Donald Trump, les immigrés en général pour le parti Alternative für Deutschland... Selon Sergi Pardos-Prado, politologue à Oxford, le succès de ce dernier est dû au fait que la coalition CDU/CSU dirigée par Angela Merkel, qui avait autrefois «le pourcentage le plus élevé d'affirmations négatives sur le multiculturalisme», a adouci son discours en matière d'immigration. «Les femmes, les homosexuels, les Roms et même les jeunes peuvent également devenir des cibles», reprend Raphaël Liogier. Dans tous les cas, le populisme considère que la majorité du peuple est opprimée par les minorités en son sein, «vues comme surpuissantes». C'est dans ce cadre que «le populiste dénonce la pensée soi-disant unique et dominante qu'il attribue au bobo (qui est pour lui une autre grande incarnation de l'ennemi), alors qu’en réalité, c'est aujourd'hui cette dénonciation populiste qui est dominante».

7) La «politique insécuritaire»

«Pensons au terrorisme. Aujourd'hui, en France, pour des raisons populistes qui sont à l’œuvre chez Manuel Valls, on se prive de tout un réseau d’informateurs: des gens qui sont assignés à résidence parce qu’ils auraient connu un type qui a connu un type qui est parti en Syrie, parce qu'ils ont fait telle ou telle recherche sur internet et parce qu'ils sont musulmans. Ces gens, qui sont parfois salafistes à la manière des Amish, c'est-à-dire dans le retrait, et qui sont dans le viseur de Daech, faisaient remonter auparavant des informations vers un journal tel qu'Ouest France, qui a le plus grand réseau d'enquêteurs pour ses rubriques locales. Mais ces gens ne vont plus rien dire à personne parce que l'Etat, mélangeant tout, les a placés dans son collimateur.» Constat effarant: «On prend des mesures fondées sur l’émotion, donc générales, non ciblées: l’angoisse populiste produit des effets d’inefficacité. On voit une sorte de dilution de la violence d’Etat, avec une perte en terme de libertés publiques et aucun gain en termes de sécurité. C’est une politique insécuritaire, à base de mesures factices et de grandes déclarations.»

8) La blessure narcissique

Selon Raphaël Liogier, «une crise économique n’est pas suffisante» pour une montée majeure du populisme. Pour cela, il faut également «une crise identitaire» faite de «blessures narcissiques». C'est le cas dans l'Europe contemporaine: ce continent qui était «le nombril du monde» jusqu'aux guerres mondiales et à la décolonisation, se voit désormais «comme un ensemble de société périphériques dans la marche du monde»; surtout depuis la «date charnière» de 2003, où les Etats-Unis ont décidé d'entrer en guerre contre l'Irak sans même consulter les puissances européennes (voilà sans doute pourquoi le populisme est un phénomène global en Europe, traversant tout le spectre politique, «alors qu'aux Etats-Unis il reste pour l'instant cantonné à droite»)... Le fait d'attribuer une intentionnalité à l'ennemi ethno-culturel qu'on a désigné «semble donner un sens à notre malheur – le sentiment que notre souffrance est justifiée, légitime». C'est ainsi que, «obsédé par l'idée de l'identité nationale, le populiste européen oublie que ce qui a constitué notre continent, c'est précisément le contraire: ce sont les croisements culturels qui ont fait la force de l'Europe depuis l'époque romaine».