Michael déambule désormais dans la rue comme un «fantôme heureux débarrassé de toute angoisse». L’obligation de porter un masque dans les lieux publics, instaurée par les autorités pour freiner la propagation du coronavirus, facilite son quotidien d’introverti. «En fait, je trouve sous le masque un refuge rendant la vie urbaine plus douce, je me balade sans plus devoir m’impliquer dans l’image que je renvoie», raconte le trentenaire.

Comme lui, plusieurs personnes apprécient secrètement ce morceau de tissu qui couvre la bouche et le nez, à rebours du sentiment général. Diffusé sur les réseaux sociaux, notre appel à témoignages sur les aspects positifs de la mesure sanitaire a déclenché une réaction épidermique. Le masque gratte, embue les lunettes, freine les interactions sociales, symbolise une crise sanitaire qui n’en finit plus. «La pandémie a imposé cette habitude en Suisse dans l’agacement général au point que cela devienne pour moi un plaisir coupable», ajoute Michael, qui a réduit son anxiété sociale.

«Bouclier anti-harcèlement»

Ce bien-être inavouable s’explique de plusieurs manières, de la commodité pratique aux raisons psychologiques. L’historien Alain-Jacques Tornare confie avoir de la peine à se séparer du masque, même dans la pente raide qui mène à son domicile, ce qui surprend toujours ses proches. «Cela va vous paraître insolite, mais je me sens un peu comme nu après l’avoir enlevé et presque gêné. Je vais beaucoup le regretter quand il ne sera plus obligatoire!» lance-t-il. «Dans une période où nous sommes soumis à un stress important, les masques peuvent nous offrir un répit quant à ce qui nous occupe l’esprit en public. Nous avons plus de liberté pour méditer ou penser à ce que nous voulons», explique Kathryn Stamoulis, psychologue en éducation et conseillère en santé mentale à New York, interrogée par la BBC.

Le masque permet également de s’effacer dans un espace public urbain le plus souvent aménagé pour les hommes. Plusieurs femmes témoignent de leur sentiment d’insécurité et de l’utilité du masque dans certaines situations inconfortables. Pour Eva, une étudiante de 23 ans installée à Genève, ce bout de tissu devient un «bouclier anti-harcèlement». «Pour rentrer chez moi, je dois passer par une rue assez malfamée, tout particulièrement à la tombée de la nuit. Il m’arrivait de me faire héler par de drôles de numéros qui semblent ne jamais quitter leur coin de rue. Je ne me suis jamais retrouvée en danger, mais ce n’est pas plaisant et il m’est déjà arrivé de me faire suivre sur une petite distance, déplore la jeune femme. J’ai remarqué que lorsque je mets le masque, je me fais beaucoup moins interpeller. J’ignore si cela est dû à la dissimulation des expressions ou à l’impossibilité d’évaluer si le visage derrière le masque en vaut la chandelle.» L’absence d’embrassades satisfait également certaines personnes, à l’image de Macha: «La bise n’est plus obligatoire. Si cette pratique pouvait disparaître, quel soulagement pour les personnes de sexe féminin.»

Des normes d’apparence fissurées

Dans une société attentive à l’esthétique, une partie de la population apprécie l’assouplissement des normes d’apparence. Certains abandonnent le maquillage ou leurs habitudes de rasage, économisant ainsi du temps, du stress et de l’argent. D’autres profitent de la période pour chasser leurs complexes. «Je suis bien contente de porter le masque», sourit Audrey. Agée de 30 ans, la Genevoise s’est lancée dans un traitement d’orthodontie qu’elle ne voulait pas entamer en pleine vie professionnelle. «Ma mère était opposée à l’appareil dentaire pendant mon adolescence et lorsque tu deviens adulte, en porter un te décrédibilise, cela a tendance à te rajeunir un peu», juge-t-elle.

Une liberté inattendue qu’on retrouve également chez les professionnels du secteur tertiaire, habitués à afficher un sourire de rigueur devant la clientèle. Aujourd’hui, ce possible fardeau émotionnel s’atténue. «Pour ma part, je me suis confectionné un masque à l’effigie de ma petite entreprise, je le porte donc fièrement et sans retenue dès qu’il est nécessaire de le porter. Cette obligation permet à certains de créer une distance qui n’était pas possible lorsque l’on distinguait tous les traits du visage chez son interlocuteur ou interlocutrice», confie Raphaël Weisskopf, artisan bricoleur à Nyon.

Que se passera-t-il une fois la pandémie derrière nous? Faut-il se méfier de ce mécanisme d’adaptation? Serons-nous irrités par les sollicitations sociales permanentes? Kathryn Stamoulis se veut rassurante: «Je ne pense pas que ce soit forcément bon pour des années et des années, en termes de développement et de liens émotionnels, mais pendant cette période de détresse et d’anxiété généralisées, cela peut, pour certaines personnes, être un réconfort.»